• ROSA

    A l'aube du 3e millénaire, la Terre a enfin trouvé d'autres formes de vie dans l'espace. Les humains ont colonisé le Système solaire, formant les Royaumes humains, et sont entrés en contact avec des dizaines d'espèces d'extra-terrestres, dans le système solaire et dans le système Alpha Centauri. Plusieurs siècles plus tard malheureusement, la guerre a éclaté sur Mars et un important chef militaire et politique, Argonus, menace de faire chavirer la paix du nouveau système Solar-Alpha. Saint Nicolás, un grand guerrier qui vient de terminer sa peine dans les mines d'Ysmar, décide alors de rassembler des alliés aux quatres coins des deux systèmes et de former ROSA, la Rébellion de Solar-Alpha.

  • Un tintement retentit dans la base stellaire déserte. Edo sursauta. Il pensa tout de suite aux Traceurs, l'armée d'Argonus, qui avait failli l'avoir plusieurs fois. C'étaient les Traceurs, à coup sûr. Il allait devoir se défendre et fuir, se cacher, une fois de plus. Cette idée le répugnait. Cela faisait trop longtemps qu'il vivait ainsi, seul, traqué, apeuré comme un animal pris en chasse.

    Il reposa sa tasse de café sur la table en verre. Sa main tremblait légèrement. Les Traceurs ne pouvaient pas entrer s'il n'allait pas leur ouvrir, mais la Grande Réglementation interdisait aux individus, dans tout le système Solar-Alpha, de refuser d'ouvrir la porte. C'était une des bases de la Confiance Galactique mise en place par Argonus. Si Edo n'ouvrait pas vite la porte, ses visiteurs le dénonceraient, et la base stellaire de ROSA serait détruite sur-le-champ.

    Il se rendit dans l'entrée. La base stellaire était construite comme un appartement en suspension dans l'espace, avec plusieurs chambres et une petite salle de bains d'un côté, et de l'autre une cuisine, un salon ainsi qu'un poste de contrôle avec des radars et des cartes stellaires. Deux réacteurs magnétiques situés dans la carcasse de métal maintenaient artificiellement la force de gravité et le dioxygène à l'intérieur de la base stellaire, provoquant un vrombissement continu et une odeur de détergeant particulièrement désagréables ; mais Edo s'y était habitué. A l'extérieur, plusieurs plate-formes pouvaient être déployées pour accueillir de petits vaisseaux.

    Edo abaissa le levier rouge qui permettait l'ouverture de la porte métallique, se préparant à toute éventualité. Il savait se battre, il serait apte à se défendre. Il inspira très fort, son rythme cardiaque ralentit. La porte coulissa sur le côté, et un homme entra brusquement.

    - Ferme, ordonna-t-il à Edo.
    - Quoi ?
    - Ferme la porte, répéta l'homme d'un ton brut. Mon vaisseau est à l'arrêt devant la base, mais il va exploser d'ici quelques secondes. Je ne veux pas prendre le risque d'être suivi.

    Edo s'exécuta. Il releva le levier rouge, tandis que l'homme entrait dans le salon d'un pas rapide et sûr, comme s'il connaissait parfaitement les lieux. Il jeta sa cape sur un fauteuil et s'assit sur le canapé. Par la fenêtre, Edo aperçut un vaisseau de service tout simple, vert et brun, triangulaire, et lut « LAGOS – Mines d'Ysmar, pénitenciers Solar-Alpha » sur le côté, juste avant que le vaisseau n'explose. Un fracas sourd leur parvint de l'autre côté de la vitre.

    Edo prit le temps d'observer l'homme. Son visage était caché sous son manteau, son col relevé et sa barbe hirsute, poivre et sel. Mais il pouvait distinguer ses yeux, des yeux très clairs qu'il reconnut immédiatement.

    C'était son père.

    - Saint Nicolás ! s'exclama-t-il, fou de joie. C'est… C'est vous…

    Saint Nicolás sourit.

    - Eh oui, c'est bien moi, dit-il. Ais-je donc tant changé ?

    Edo ne répondit pas. Il n'avait pas vu Saint Nicolás depuis six ans au moins, peut-être plus. Il paraissait changé : plus fatigué, plus vieux. Ses cheveux et sa barbe, auparavant si soignés, étaient négligés. Les rides sous ses yeux s'étaient creusées.

    Edo n'en revenait pas. Tous les journaux du système Solar-Alpha le disaient mort, disparu à jamais. Saint Nicolás, criminel de renom, avait été abattu six ans plus tôt par un chasseur du nom d'Erwann Mac. K. Le danger était écarté. Mais Edo n'y avait jamais cru, il s'était toujours raccroché à cet espoir que son père finirait par revenir. Et il avait raison.

    Saint Nicolás était vivant.

    - Tu ne m’accueilles pas ? lança brutalement celui-ci.
    - Oh, si, bien sûr, dit Edo.

    Il ramassa la cape et le chapeau de Saint Nicolás et les accrocha au porte-manteau.

    - Un café ? proposa-t-il.
    - Oh, non, dit Saint Nicolás. Je vais prendre une bière.

    Il se leva et alla en chercher une au frigo, avant de revenir sur le canapé. Edo récupéra sa tasse de café encore chaude et s'assit face à lui.

    Saint Nicolás le scruta de ses petits yeux gris.

    - Quel âge as-tu, Edo ? demanda-t-il.
    - J'ai dix-huit ans, répondit Edo.
    - Tu as grandi.

    S'il avait bien compté, Edo avait onze ans la dernière fois qu'il avait vu Saint Nicolás, mais il avait toujours vécu seul, depuis. Il n'avait pas l'impression d'avoir grandi.

    - Comment vas-tu ? lui demanda Saint Nicolás.
    - Bien. J'ai suivi vos instructions, je me suis baladé entre les deux systèmes et j'ai trouvé des partenaires…
    - Comment vas-tu ? répéta Saint Nicolás un peu plus fort.

    Edo inspira.

    - Je vais bien. Je…

    Sa voix se brisa. Quelque chose en lui s'était abîmé. Il voulut pleurer, mais les larmes ne venaient pas.

    Il tomba dans les bras de Saint Nicolás.

    - Vous m'avez manqué, dit-il.

    Saint Nicolás le caressa doucement, comme il le faisait avec Edo plus jeune. C'était étrange. Il se crispa.

    - Va, dit-il en le lâchant. Tu m'a parlé de partenaires. Qui sont-ils ? Des humains ?
    - Oui, monsieur. Il y a un seigneur martien et une dame plutonienne…
    - Des humains ?! répéta sèchement Saint Nicolás. Tu avais sept ans et tu m'as ramené des humains ?!
    - J'ai fait ce que j'ai pu…

    Nicolás se leva brusquement, le dominant de sa forte carrure.

    - NON ! Tu n'as pas fait TOUT ce que tu POUVAIS ! Tu as du potentiel, Edo, je comptais sur toi ! C'est assez dur comme ça…
    - Mais je ne vois pas le problème, dit Edo.
    - TU NE VOIS… Va, fit Saint Nicolás en se calmant tout à coup. Montre moi ce seigneur martien.



    L'averse frappait aux vitres du bus. C'était une de ces grosses pluies d'été dont personne ne s'inquiétait vraiment : après tout, les grands bâtiments ainsi que les rues du centre-ville étaient couvertes de dômes. Quant aux habitants des campagnes qui avaient de simples maisons, comme Methryl, ils avaient appris à vivre avec la pluie. Plusieurs millénaires d'évolution n'y faisaient rien, les humains ne pouvaient contrôler la météo. La meilleure solution, depuis 2900, était restée les dômes, qui coûtaient peu cher et ne se déployaient qu'en cas de pluie.

    Le bus était presque vide, comme à chaque fois que Methryl le prenait. Il filait à toute vitesse à travers les champs, flottant un mètre au-dessus du sol, parfaitement silencieux. Il était trop grand, comme tous les autres, car les bus n'avaient plus assez de monde à transporter. C'était une des conséquences de la Grande Révolution de 2800 – mais personne ne s'en plaignait.

    Deux femmes parlaient tout à l'avant. Elles portaient des vêtements amples et avaient des ongles peints de la même couleur que leurs cheveux ; roses pour l'une, noirs pour l'autre. Methryl leur donnait un âge moyen de 80 ans environ. Elle n'entendait pas leur conversation, mais elle pouvait lire sur leurs lèvres. Elles parlaient de quitter la Terre pour Pluton, où la brune disait avoir de la famille et des terres. Elles devaient être sacrément riches, pensait Methryl, car les billets pour Pluton coûtaient une fortune.

    Methryl reporta son attention sur le paysage qui défilait par la fenêtre. Ils traversaient des campagnes, les maisons étaient défoncées, envahies par le lierre et les herbes hautes. Le sol de la route était parsemé de verre cassé, de morceaux de bois, de meubles, autant de traces laissées par ceux qui avaient vécu ici autrefois. Mais à mesure qu'ils s'approchaient de Vigo, de grandes villas aux jardins bien taillés faisaient leur apparition.

    Methryl avait 19 ans, et aujourd'hui comme tous les jours, elle se rendait au lycée en centre-ville. Mais aujourd'hui était un jour particulier pour les lycéens : c'était le bac. Pour Methryl, série CSET ou plus précisément : Connaissance des Sociétés Extra-Terrestres.

    En théorie, elle devrait être en panique comme son amie Sophie avec qui elle avait révisé la veille et une partie de la nuit. Mais elle ne ressentait aucun stress ; au contraire, elle était particulièrement détendue. Elle connaissait bien son sujet, elle l'avait assez travaillé ces trois dernières années ; et les extra-terrestres la passionnaient depuis bien plus longtemps. Elle connaissait la langue, l'histoire et les coutumes de la plupart des peuples du système Solar-Alpha, même si paradoxalement, elle n'en n'avait jamais vu de sa vie. Mis à part les émissaires Orrgus – SET martienne en partenariat avec les terriens depuis 2500 – qui rendaient régulièrement visite au président Dás Nino, elle n'avait jamais eu l'occasion d'en voir ; et c'était bien pour ça qu'elle souhaitait quitter la Terre. Pour où ? Peu lui importait, tant qu'elle s'en allait.

    Depuis la Grande Révolution, il ne restait plus que quatre pauvre millions d'Hommes sur Terre. Parmi eux, une petite élite d'aristocrates, de savants, de philosophes, restaient par choix. Ils considéraient que l'être humain devait être reconnaissant envers la Terre qui l'avait fait naître, et qu'il n'avait sa place nulle part ailleurs. Mais pour Methryl et tous les autres, ce n'était plus ici que leur histoire se jouait, mais bien sur Mars et les autres Royaumes Humains. S'ils restaient, c'était par nécessité ; car il était très difficile de voyager dans l'espace si l'on n'était pas au moins millionnaire.



    Le Grand Sage s'éteignait.

    Son œil bleu se fermait doucement ; sa peau devenait livide. Il avait arrêté de vivre d'un coup, au milieu d'une phrase, et mourait maintenant la bouche entrouverte.

    Il avait dit « Cleptaris, je te fais don de ce que j'ai de plus précieux. Prends-le, je… »

    Il n'avait pas terminé sa phrase, mais Cleptaris avait compris. Le Secret du Temps avait quitté le corps du Grand Sage au moment où il expirait, et s'était raccroché à la seule chose vivante qu'il avait trouvé dans la pièce. Cleptaris.

    Maintenant, le Grand Sage était mort et gisait dans ses bras. Elle voulait hurler, elle voulait pleurer. Il ne pouvait pas mourir, il ne pouvait pas la laisser seule ainsi. Pas maintenant, pas aujourd'hui, jamais. Elle n'était pas prête. Elle avait appelé les secours, elle avait hurlé de désespoir, elle avait fouillé dans sa connaissance fraîchement acquise. Personne n'était venu en renfort, de toute manière la Tour du Grand Sage était une place forte presque impossible à atteindre. Quant aux autres Sages, ils avaient refusé d'intervenir. Selon eux, si le Grand Sage avait décidé de mourir, ils n'avaient pas à l'en empêcher.

    Alors Cleptaris avait fouillé le Secret du Temps, mais il était trop immense pour qu'elle puisse y comprendre quelque chose. Elle avait réfléchi, pleurant en même temps. Elle essayait de mettre de l'ordre dans ses idées, son cerveau qui tournait à mille à l'heure, la tristesse qui lui bloquait la respiration. Elle restait sans bouger à contempler l'œil éteint, ne pouvant refouler l'espoir d'y voir apparaître l'étincelle de la vie.

    Finalement, deux Phillins qui n'étaient pas des Sages vinrent chercher le cadavre du Grand Sage, qu'ils jetèrent dans la rivière de la Destinée où il se fracassa contre les rochers.
    Les Phillins n'avaient pas de sépulture. A leur mort, on les jetait dans la rivière de la Destinée, où leurs corps dérivaient jusqu'à la mer de l'Oubli. Petit à petit, ils tombaient en morceaux qui se désintégraient et s'éparpillaient avec les courants. Libéré de son enveloppe corporelle, l'âme pouvait ainsi s'élever vers les cieux. Pour les Phillins, enfouir un corps sous terre signifiait l'enfermer pour toujours dans le monde réel et vivant, le condamner à l'Enfer. Parfois, les Phillins qui avaient été très influents au cours de leur vie se faisaient incinérer, ainsi leur âme s'élevait immédiatement vers l'au-delà. Mais le Grand Sage avait été jeté à la rivière comme un simple Phillin sans histoire, qui méritait un respect égal à celui des autres. Chez les Phillins, les Sages étaient des êtres à part, en dehors ; et seuls quelques-uns d'entre eux, une toute petite minorité, avait eu droit à cet honneur.

    Les Sages étaient des êtres humbles, ils trouvaient naturel de mourir discrètement, sans le son, comme tous les autres. Mais à voir le corps du Grand Sage battu par le courant, la peau déchiquetée et le sang écarlate qui se diluait dans l'eau, Cleptaris avait envie de vomir. Le Grand Sage avait été bien plus qu'un maître spirituel pour elle ; il avait été un père, et il méritait plus d'honneur que les autres.

    Après la cérémonie, qui fut courte et discrète, Cleptaris récupéra les vêtements qu'avait portés le Grand Sage ainsi que son casque de communication. Elle se rendit dans les jardins suspendus d'Elfried, un espace froid et désert où poussait une pelouse bien entretenue. Quand on se tenait tout au bord, on dominait les vallées de Näl, la Rivière de la Destinée qui coulait au fond, et le vertige prenait au ventre.

    Cleptaris creusa un trou au centre de la pelouse, où elle enfouit les vêtements du Grand Sage ; puis elle cueillit les plus belles fleurs du jardin pour recouvrir la terre retournée. Elle descendit à l'étage inférieur pour entrer dans la forêt couverte, et ramassa quelques dents de rat de Stël, qui avaient d'importantes vertus curatives et spirituelles. Elle se rendit ensuite à l'atelier, près du centre de la Tour d'Elfried, et passa une partie de l'après-midi à graver une plaque pour le Grand Sage. Sur celle-ci, elle avait écrit « Ci-gisent les restes du Grand Sage / 2248-3000 / Aimé et respecté de Cleptaris, Illios » aussi droit qu'elle le pouvait.

    Elle ajouta les dents au bouquet, puis fixa la plaque dans le sol. Elle s'assit sur ses genoux et contempla son ouvrage.

    Le Grand Sage n'avait pas de nom, et il n'en aurait jamais. Tous les Grands Sages avaient abandonné leur nom, de même que Cleptaris devrait bientôt renoncer au sien. Quant aux dates, elle les avait écrites en années humaines, comme on le lui avait appris dans son enfance. Car elle avait beau avoir été élevée sur Illios, quelques coutumes lui restaient de son enfance, quand elle vivait sur Europe, comme les chiffres.

    C'était compliqué, les années, car personne n'avait établi de calendrier universel. Cleptaris n'était même plus sûre de son âge. Si elle était née sur Terre, elle aurait seize ans, sur Europe, elle n'en n'aurait que quatorze, alors que sur Illios elle avait bien vingt-deux ans.

    Elle resta là plusieurs heures, contemplant le tombeau, laissant le vent caresser ses cheveux et son esprit divaguer. Elle sentait un creux enfler dans son ventre, une blessure profonde qui s'était rouverte, comme à la mort de ses parents quand elle avait sept ans. Elle voulait rester là, immobile, pour toujours. Elle voulait figer le temps et repenser au Grand Sage. Pour qu'il soit de nouveau là. Pour qu'il ne disparaisse pas.

    Au bout d'une éternité, deux Phillins vinrent la rejoindre. Cleptaris reconnut Sara, sa meilleure amie, et Pierre-Vincent, un autre ami. Ils s'assirent à ses côtés.

    - Son te cherche, dit Sara. Tu ne devrais pas t'éterniser.
    - Oui, oui, dit Cleptaris, sans décoller les yeux de sa pierre tombale.

    Elle savait très bien ce qui allait se passer. La Communauté des Phillins ne pouvait pas vivre sans Grand Sage, et maintenant qu'elle détenait le Secret du Temps, c'était à elle que revenait son rôle. Elle serait la première femme, et aussi la première humaine, à devenir Grande Sage. Elle devrait se sentir honorée, après tout, c'était ce dont elle avait toujours rêvé.

    Mais elle était trop jeune, trop naïve. Elle n'était pas encore prête.



    Un silence tendu régnait dans l’aéronef.

    Edo et Saint Nicolás, seuls passagers d’un ancien vaisseau résistant capable de transporter cent personnes, voguaient depuis plusieurs heures déjà en direction de Mars. Ils traversaient une zone sans étoile, sans astéroïde, sans planète. Même avec le chauffage poussé à fond, Edo avait froid.

    - Tu ne pourrais pas aller plus vite ? demanda brusquement Saint Nicolás.

    Edo sursauta. La voix l’avait tiré d’une profonde rêverie.

    - Quoi, Monsieur ?! Vous voudriez passer en hyperespace ? Mais… C’est impossible, balbutia-t-il. Pas avec un vaisseau de cette taille, dans une zone si proche du zéro g ; on risquerait de…
    - Je ne parle pas d’hyperespace, coupa Saint Nicolás. Je t’ai demandé d’aller plus vite.
    - Mais… Oh, oui, Monsieur.

    Edo poussa doucement la manette des gaz. Il régla la pression d’oxygène dans l’appareil, le flottage, mais surtout vérifia sa direction. Imperceptiblement, la vitesse du vaisseau passa de 7 millions à 10 millions de km/h.

    - Tu peux pas faire mieux ? grogna Saint Nicolás.

    En fait si. Même si le vaisseau avait déjà une dizaine d’années, il pouvait grimper jusqu’à 14 millions de km/h.

    - C’est que, euh… Le radar signale une bande d’astéroïdes à 5 millions de km, et j’ai peur qu’en allant plus vite…
    - Va, coupa Saint Nicolás d’un ton sec. Repose-toi. Je m’en occupe.
    - Mais, je… Bien, Monsieur.

    Edo inspira. Il ouvrit la porte qui donnait sur le reste du vaisseau. En s’éloignant, il vit Saint Nicolás pousser fébrilement la manette des gaz, une bière dans la main gauche.
    Il entra dans sa cabine ; un espace confiné et froid. Un lit métallique et une table de nuit formaient le seul mobilier, mais depuis qu’il vivait seul dans les anciens locaux de ROSA, Edo s’était permis de réaménager.

    La table de nuit était couverte de livres qu’il achetait bon marché aux quatre coins du système Solar-Alpha ; souvent dans des langues qu’il ne comprenait pas, mais il s’inventait. Parcourant les illustrations, les enluminures et les étranges caractères imprimés, il s’imaginait les aventuriers des autres temps, qui partaient explorer les sommets avec leur sac à dos pour seul bagage. Il rêvait des princesses, celles des contes de fées, belles et solaires créatures qui chantaient comme des déesses. Il voyait les héros, ceux qui n’hésitaient pas à se battre pour ce qu’ils trouvaient juste. Les mères de famille débordées par la vie, mais qui trouvaient le temps de peindre. Les chefs d’entreprise lassés par le travail, qui rêvaient de voir un jour un autre environnement. Les prêtres indiens qui se transformaient en bêtes. Les mondes parallèles. Autant d’univers, de vies, de possibilités. Accompagné par ses livres dont il tournait les pages au hasard, Edo voyageait.

    Tout autour du lit, sur trois des quatre murs, Edo avait dressé une mosaïque de photos des gens qui lui étaient chers. Les amis, les connaissances qu’il s’était faites au cours de ses voyages ; ses parents, qui l’attendaient peut-être encore là-bas, sur Terre.

    Edo grimaça. Bien sûr que non, ils ne l’attendaient pas. Ils devaient le croire mort depuis longtemps.

    Dans le coin supérieur gauche, à côté du néon incrusté dans le mur, il y avait une photo à laquelle il tenait plus que tout. ROSA, à ses débuts. Saint Nicolás était au centre, entouré par une vingtaine d’hommes, de femmes et d’IET (Individus Extra-Terrestres) de différentes espèces. Ils souriaient, sereins, comme s’il s’agissait d’une simple réunion entre amis et non du plus grand combat de leur existence. Se battre contre Argonus et son armée, dans les mots comme dans les actes, avait coûté la vie à certains, la folie à d’autres.

    Edo se jeta sur son lit et examina la photo de plus près. Sur l’image, Saint Nicolás était en parfaite santé, il avait un sourire radieux et bienveillant. C’était un véritable mythe parmi les Résistants, l’exemple de l’homme qui se bat jusqu’au bout pour la cause qui lui est chère, dans le respect des autres et de la justice. C’était bien pour ça que la reine Naån, de Guy-Lock, l’avait fait Saint. Dans le système Alpha Centauri, c’était un titre de noblesse ; non pour les hommes illustres, mais ceux qui avaient un charisme particulier – ces hommes qui dégagent une aura d’or lorsqu’ils entrent quelque part. Nicolás Maxence Earthling était devenu Saint Nicolás, pour tous.

    Sept ans passés à purger sa peine dans les mines d’Ysmar l’avaient métamorphosé. Edo ne reconnaissait plus l’homme qui, des années plus tôt, avait été pour lui ce qui se rapproche le plus d’un père.

    Il l’avait abandonné. Il y a des années de cela. La défaite de ROSA en 2992 l’avait profondément abattu.

    Edo avait grandi seul, traqué par les forces d’Argonus, attendant patiemment que son père revienne. C’était étrange, car il croyait s’être préparé à ce moment. Il s’était figuré une grande joie, des sourires partagés, des larmes de bonheur. Mais tout ce qu’il ressentait à présent était un grand vide, qui flottait au-dessus de sa poitrine. Il espérait qu’avec les alliés, et le renouveau de leur combat, Saint Nicolás redeviendrait lui-même. La vie reprendrait, telle qu’Edo l’avait connue. Grâce à leurs nouveaux alliés, ils avaient une chance de vaincre Argonus une fois pour toutes.
    Edo se redressa, inspecta les étoiles derrière les vitres panoramiques. La planète Mars n’était plus très loin. Ils y trouveraient leur premier allié, le premier membre de la nouvelle ROSA.

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  • Le passé.

    Les premières croyances, les premières religions. Le feu, puis l'écriture. Puis sciences, puis les guerres, l'art, l'amour, l'imagination, les découvertes, les idées, le renouveau, les révolutions, l'enfance, la nostalgie, les espèces disparues et apparues, la naissance, la mort, l'histoire, revue et corrigée, les mensonges, la vérité.

    L'avenir. L'espérance, le rêve, les objectifs, les buts. L'avenir imprévisible, étrange entremêlement de courbes et de lignes, de signes du zodiaque, de pressentiments, de peurs, de croyances et d'espoir.

    Le présent. Peut-être le plus flou des différents temps, car il est à la fois invisible et omniprésent.

    Cleptaris est debout sur un promontoire, le Sage Owen Grant face à elle. Il la nomme Grande Sage, clamant un discours dans la langue ancienne des Phillins. Elle vient de perdre son nom, aux yeux de la communauté. Son tatouage en pointillés, sur le crâne, le tatouage qu'on lui a fait lorsqu'elle est entrée dans sa formation de Sage, est à présent complété, symbolisant son passage à l'âge adulte.

    Elle voit la Cérémonie à travers les différents âges de ce monde. Au temple, aux Sages, à son public, se superposent d'autres cérémonies. Quelques centaines d'années plus tôt, elle voit celle du Grand Sage qui l'a élevée. Elle voit sa propre cérémonie, avec quelques secondes de décalages.

    Elle tente de se raccrocher à un élément du présent, pour chasse ces visions de son esprit. Le roi Son Klá est assis sur un trône au premier balcon. Il porte un somptueux costume turquoise et blanc.

    Pour un Phillin, il est étonnamment grand. Son œil unique est d'un sublime bleu irisé. Il porte un tatouage en pointillés, sur le front, car il a comme Cleptaris entamé une formation religieuse. Il ne l'a jamais achevée, car il s'est lancé dans une carrière militaire, a grimpé peu à peu les échelons avant de devenir roi de la communauté des Phillins, sur la planète Illios. Il est encore jeune, pourtant, mais c'est un roi juste, très attaché à la religion...

    Ça y est, les images ont pris le dessus. Cleptaris est de retour dans le passé. Des scènes floues, sans le son, mais qu'elle pourrait comprendre si elle le demandait, ont recouvert sa vision. Elle se sent malade, épuisée, par le poids énorme du Secret du Temps.

    La cérémonie s'achève, les Sages et leurs apprentis se lèvent pour la saluer. C'est étrange, mais le fait qu'elle soit humaine ne semble pas les déranger. Il la considèrent réellement comme une des leurs. Cleptaris serre la main et sourit, car la politesse l'exige. Elle a même droit à une poignée de main de Son Klá. Mais elle ne tient plus vraiment sur ses jambes. Elle veut partir, tout de suite.

    Lorsqu'elle a salué tout le monde, elle quitte en courant la salle de cérémonie.

    Lorsque le vaisseau arriva sur Mars, il se posa sur une petite piste d'atterrissage au royaume de Quartz. Edo et Nicolás furent aussitôt encerclés par les gardes du Seigneur en personne. Trois hommes se mirent à fouiller le vaisseau, tandis que les deux autres maintenaient Edo et Nicolás immobiles.

    - Qui vous a autorisés à fouiller notre vaisseau ? clama Nicolás.

    Edo le fusilla du regard. Le Seigneur Im n'était peut-être pas le plus puissant de Mars, mais ils avaient besoin de lui. Si Nicolás ne se taisait pas, ils risqueraient de perdre un allié précieux.

    Les hommes ne répondirent pas, mais Nicolás éleva la voix.

    - Quelqu'un peut me dire ce qui se passe ? Pourquoi perd-on du temps ainsi ?
    - Au cas-où vous ne l'auriez pas remarqué, rétorqua sèchement l'un des hommes, blond, des yeux bruns sévères, nous sommes en guerre. Nous vérifions que votre vaisseau n'est pas armé.
    - Bien sûr qu'il est armé, répliqua St Nicolás, c'est un vaisseau de combat, je vous signale.
    - Dans ce cas, vous n'êtes pas habilités à pénétrer nos terres.
    - Général, dit l'un des hommes. Nous avons trouvé des cabines de tir et des munitions, mais le matériel est vieux et très abîmé.

    Nicolás grogna. Edo avait omis de lui dire que son vaisseau n'était plus aussi en forme que sept ans auparavant.

    Le général hocha la tête, presque à contre-cœur.

    - Très bien, dit-il, venez avec nous.

    La trappe de bronze coulissa, révélant une longue échelle qui descendait dans le néant. Methryl attrapa les barreaux et, dans un bruit métallique, commença à descendre.

    Lorsqu'elle arriva au bas de l'échelle, un long tunnel s'ouvrait face à elle, éclairé par une rangée de néons. Les murs étaient couverts de graph et de tag décolorés.

    Elle s'avança dans le tunnel silencieux, avant d'arriver à l'entrée principale de la ville. La cité souterraine d'Appalia était constituée de plusieurs rangées de maisons basses, plus ou moins collées aux parois du tunnel. Plus Methryl s'avançait, plus le plafond était haut et les maisons s'agrandissaient.

    Sur la place principale de la cité, une coupole s'ouvrait à la lumière du jour. Les murs, blancs et incurvés, recevaient et renvoyaient l'éclat du soleil.

    La ville était déserte depuis la Grande Révolution, et seuls quelques rats et cafards troublaient le silence ambiant, en plus du bruit sourd de la ville au-dessus. Malgré les nombreux travaux effectués pour rendre le souterrain accueillant, on sentait des relents d'humidité.

    Methryl entra dans une grande maison bleue et blanche, avec un petit parterre de fleurs qui avaient grimpé sur la barrière et la façade. La porte n'était pas verrouillée, elle s'ouvrit en grinçant légèrement. La sonnette indiquait « Famille Hamondo ».

    Des cadres poussiéreux pendaient dans l'entrée. Un père, une mère, la trentaine environ, leur garçon et leur fille, qui couraient entre leurs jambes. Methryl s'accroupit et sortit son robot de son sac. C'était un petit Klepto-5, pliable, avec une tête rectangulaire et trois bras articulés. Elle scanna la cuisine, la salle de bains, ainsi que l'une des chambres, puis programma le robot pour qu'il les fouille de lui-même.

    - Vas-y, chuchota-t-elle en lui donnant l'impulsion. A tout à l'heure.

    Le robot partit explorer la cuisine tandis que Methryl fouillait le salon. Elle recherchait des pièces, des bijoux, des objets, n'importe quoi dont elle pourrait se servir ou tirer de l'argent. Il y avait un vase antique et plusieurs tableaux, mais malheureusement c'étaient des copies. Elle ouvrit une boîte de couture et découvrit des petits boutons dorés, sans valeur, mais pleins de charme. Elle en glissa un dans sa poche.

    Elle chercha dans les tiroirs où elle trouva de la vaisselle précieuse et un écritoire en argent plaqué, qu'elle empaqueta dans du papier-bulle. Klepto arriva vers elle, portant sur son dos l'argenterie qu'il avait trouvée dans la cuisine.

    - Merci, dit Methryl en la mettant dans son sac.

    Elle repéra deux ordinateurs, mais ils avaient déjà été pillés et il n'en restait que quelques pièces sans intérêt. Elle vola une statuette et quelques vêtements trouvés dans la chambre des parents. En fouillant l'armoire, elle trouva un chemisier bleu qui semblait être à sa taille, et elle ne put s'empêcher de la mettre dans son sac avec le reste de son butin. Comme elle n'avait plus de place, elle désactiva Klepto et sortit de la maison.

    Elle déambula tranquillement dans la ville, pensant à la famille qu'ils venaient de piller. Certes, ils étaient partis des années plus tôt, les parents comme leurs enfants étaient morts, et il ne viendrait pas à l'idée de leurs descendants de revenir dans la vieille maison familiale. Mais dans cette maison, tout était encore figé, comme s'ils allaient revenir d'un instant à l'autre. Le temps n'avait pas eu sur les maisons souterraines la même emprise que sur celles d'au-dessus, qui étaient vite tombées en poussière. Ici, les jouets étaient encore éparpillés dans la chambre de la petite fille.
    Ils étaient partis en laissant leur vie sur Terre, n'emportant rien d'autre que leur argent. Mais après tout, où était le mal de vouloir tout recommencer ?

    Methryl inspira fort et leva la tête vers les néons qui diffusaient une lumière bleutée dans le tunnel, grésillant légèrement. Voilà deux siècles que les derniers terriens pillaient les maisons de ceux qui étaient partis, et c'était illégal bien avant sa naissance. Elle n'avait jamais vraiment su pourquoi.

    Elle aperçut du mouvement non loin. Klaus, un Pilleur un peu plus âgé qu'elle, était occupé à détacher les rideaux d'une fenêtre. C'était un garçon blond, le visage rose, un peu rond. Il était debout sur le rebord de la fenêtre ouverte et tirait sauvagement.

    - T'y vas pas de mainmorte, commenta Methryl.

    Klaus lui sourit.

    - Methryl, tu tombes bien ! Aide-moi !
    - Heu... D'accord, fit Methryl.

    Elle grimpa sur un tabouret et aida Klaus à retirer les rideaux, d'un beau velours rouge bordeaux. Ils détachèrent ensuite la tringle à rideaux : elle était en or !

    - Oh, mon Dieu, fit Methryl.
    - C'est pour moi, fit Klaus en lui arrachant des mains.
    - Je t'ai aidé, répliqua Methryl en la reprenant. Elle me revient.
    - Tu rêves trop, ma petite Methryl, rétorqua Klaus.

    Il récupéra la tringle et descendit du rebord de la fenêtre.

    - Cette maison est une vraie mine d'or, dit-il. Regarde le reste dans mon sac.

    Methryl ouvrit le grand sac gris effilé. Elle en sortit une petite boîte remplie de pièces de monnaie.

    - C'est le jackpot, s'exclama-t-elle. Tu es certain que la maison est inhabitée ?
    - Sûr, fit Klaus en souriant. Et toi, tu viens d'où ?
    - Les Hamondo, plus au Sud. J'ai trouvé de l'argenterie et des vêtements.
    - Non, mais avant. C'était le bac aujourd'hui, non ?
    - La première épreuve. C'était ce matin.
    - Ça s'est bien passé ?
    - Plutôt, oui.

    Klaus était au collège avec Methryl, mais il avait arrêté l'école à 15 ans. Il gagnait sa vie en vendant les objets qu'il trouvait dans les maisons, et son commerce fonctionnait plutôt bien. Il avait un meilleur flair que Methryl en matière de pillage.

    - Bravo, fit Klaus solennellement.

    Methryl s'esclaffa.

    - Merci ! Mais, dans la mesure où je connais le sujet par cœur, c'était simple, en réalité.
    - Tu m'épateras toujours, toi.
    - Ah bon ? Je suis nulle en pillage, et je n'ai aucune chance de rassembler assez d'argent pour quitter un jour cette maudite planète. Je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie.
    - Pourquoi tu veux autant partir ?

    Klaus s'agenouilla. Il désactiva son robot, un Klepto-2 bleu ciel, plus grand que celui de Methryl, et le rangea dans son sac.

    - Et toi ? rétorqua Methryl. Tu n'as pas en vie de t'élever un peu, de voir le monde ?
    - Pas vraiment. Je ne pense pas que ce soit mieux qu'ici. Pourquoi ça le serait ?
    - Ça l'est forcément. Cette planète est morte.
    - Je ne crois pas, dit Klaus. Mais pense ce que tu veux, après tout.
    - Quand tu seras le dernier humain sur Terre, et que tu te feras dévorer par les animaux du futur, tu verras bien que j'ai raison, dit Methryl.

    Klaus boucla son sac, et ils remontèrent tous deux à l'air libre.

    Lors de la Grande Révolution de 2800, les hommes, devenus trop nombreux, avaient quitté la Terre pour Mars, Europe et Pluton. Idriss Aslan, président de la Turquie à l'époque, avait rassemblé les peuples du Moyen-Orient pour une migration vers Mars, où il avait fondé le royaume de Quartz. Il y avait fait construire des palais de toute beauté, pareils à ceux de sa région. Des siècles plus tard, c'était le Seigneur Im, de son vrai nom Ibrahim Asil, qui avait repris la tête du Royaume et tentait tant bien que mal de le défendre contre les Smaelins , rassemblés sous la bannière d'Argonus, qui encerclaient le pays.

    C'était lui qu'Edo avait repéré, au cours de ses voyages stellaires. Son armée n'était pas la plus puissante, mais ils avaient véritablement intérêt à s'allier contre Argonus.

    Ils traversèrent un désert de sable rouge. Une tranchée avait été creusée à quelques mètres, entourée de barbelés, et ils entendaient des tirs et des explosions au loin. Edo ne vit aucun Smaelin ni aucun indice de leur présence ; mais ces bestioles étaient connus pour se cacher sous le sable et se fondre dans leur élément, un des nombreux atouts qui avaient fait d'eux le plus grand peuple guerrier qui soit.

    Les gardes, qui étaient cinq, les encerclaient en rang serré. Ils portaient tous des masques, qui transformaient le CO2 de l'atmosphère en oxygène en rejetant du carbone. Ces masques étaient nécessaires à leur survie mais le reste de leur corps s'était adapté à Mars avec le temps. Quant à Edo et Nicolás, ils étaient tous deux des Neanthros, ces humains tous terrains, qui s'adaptaient rapidement à tous les environnements. Le corps de Nicolás avait acquis ces facultés au cours de ses voyages, mais Edo était né ainsi.

    Entourés par les cinq gardes, Edo et Nicolás traversèrent une ville de maisons rouges marquée par le passage de la guerre. Les vitres étaient brisées, les maisons défoncées. Des explosions avaient laissé des cratères noirs au milieu des rues.
    Les gardes les conduisirent jusqu'au palais de Quartz, qui se découpait, immense, dans le ciel rouge-orangé. Il était immense, fait de tours et de coupoles orange et doré. Il rappelait les riches palais du Moyen-Orient.
    Il traversèrent une multitudes de salles, décorées de mosaïques multicolores, avec d'immenses lustres, des peintures au plafond. Certaines salles étaient enveloppées dans une brume humide, rafraîchissante. Certains lieux étaient de véritables observatoires, avec des lunettes astronomiques, des miroirs de divination qui donnaient sur tout le royaume. Ils traversèrent une grande cuisine où rôtissaient des Hùmann, créatures gigantesques et presque mythiques, qui ne vivaient que dans des régions éloignées de Mars. Enfin, ils parvinrent dans une salle de stratégie militaire.
    La lumière descendait dans toute la salle à partir d'une unique bougie, reflétée par des dizaines de cristaux. Au centre, sur une longue table, se déployait une maquette du royaume de Quartz et de ceux environnants. Des hologrammes représentaient, en temps réel, les mouvements de l'armée du Seigneur Im et des Smaëlins, ligués sous les ordres d'Argonus, qui tentaient de prendre le royaume.

    A leur entrée, les militaires qui se trouvaient dans la pièce sortirent. Les gardes surveillèrent Edo et Nicolás quelques instants, avant de s'écarter à l'arrivée du Seigneur Im.

    C'était un roi jeune, mince, la peau mate, des cheveux bruns et épais. Il portait un uniforme militaire rouge et doré. Il murmura quelques mots à l'oreille d'un garde, avant de se tourner vers Edo.

    - Bonjour, mon jeune ami, lança-t-il en lui serrant la main. Comment allez-vous, depuis la dernière fois ?
    - Bien, répondit Edo en s'inclinant. Je vous présente St Nicolás.
    - Je suis honoré, dit le seigneur en serrant solennellement la main de St Nicolás, de rencontrer enfin le grand Résistant dont on m'a tant parlé.
    - Oui, oui, moi de même, répondit St Nicolás d'un ton cassant. Ne perdons pas de temps en politesses. La raison qui m'amène est, comme vous le savez peut-être, une cause urgente.
    - En effet, dit Im, avec un accent arabe marqué. Asseyez-vous, je vous en prie.

    Il tapa des mains et trois sièges flottant surgirent du sol, autour de la grande maquette. Alors qu'ils s'asseyaient, des serviteurs apportaient du thé et des pâtisseries orientales qu'ils déposèrent sur un coin de la table. Le fumet fit frémir Edo, mais il n'y toucha pas.

    - Edo vous a exposé mon projet, c'est bien ça ? demanda St Nicolás.

    Il avait les mains jointes sous son menton et semblait parfaitement à son aise ; au contraire d'Edo, qui s'était figé sur son siège.

    - Tout à fait. Vous souhaitez reformer la Résistance, reprendre le combat contre Argonus. Et, dans ce combat, je suis volontiers avec vous, car Argonus et son armée de Smaëlins pillent mes richesses et assassinent mon peuple depuis bien trop longtemps. Mais Argonus possède désormais une place importante à la Commission, en plus de son armée qui est sans doute la plus étendue de Solar-Alpha. Il vous a déjà battu, il y a sept ans de cela. Comment être sûr que cette fois-ci, vous avez une chance ?

    St Nicolás claqua la langue, comme s'il s'était préparé à la question.

    - Eh bien tout d'abord, dit-il, je choisis mes Alliés. Nous ne serons pas une armée ouverte comme lors de la Première Guerre de Mars, une bande de bras cassés pêchés au hasard qui n'ont aucune compétence dans la guerre. La seconde ROSA sera une armée restreinte de guerriers dévoués, entraînés, puissants, provenant de tout le système, et capables de faire plier Argonus.

    Edo se crispa en entendant St Nicolás parler ainsi de la première ROSA. Certes, ils n'étaient pas des guerriers puissants, mais tous ces hommes et ces femmes s'étaient battus pour la paix, et ils en avaient payé le prix. C'était encore plus dur pour Edo, car ils avaient été sa famille pendant toutes ces années...

    - Et vous pensez avoir la compétence pour diriger une telle armée ? demanda le Seigneur Im.

    Il y avait de la méfiance dans sa voix.

    - Oui, répondit Nicolás. J'ai été anobli par la reine Naån, rappela-t-il. Quelle preuve vous faut-il de plus ?
    - Alors, vous aurez avec vous les meilleurs guerriers de Solar-Alpha, à condition de parvenir à les trouver et qu'ils acceptent de vous suivre, résuma Im. Quoi d'autre ?
    - Nous allons agir avec la discrétion, et utiliserons bien plus nos esprits que lors de la Première Guerre. Nous infiltrerons les bases d'Argonus et les détruirons de l'intérieur. Nous choisirons la discrétion, et nous serons loin avant d'être repérés...
    - Avec le colosse qui vous sert de vaisseau, remarqua Im, je doute que vous puissiez être discrets outre mesure. Et même avec un autre vaisseau, je doute que vous parveniez à infiltrer les bases d'Argonus. Votre évasion des Mines d'Ysmar a déjà été repérée depuis longtemps et les Traceurs vous recherchent dans tout le système. Sans le brouilleur qui protège mon Royaume, vous seriez déjà pris.
    - Vous vous êtes évadé ? s'exclama Edo, qui ouvrait la parole pour la première fois depuis le début de la conversation.
    - Hier après-midi, heure d'Ysmar, répondit Im. Il avait écopé d'une peine à perpétuité, pourtant, si mes souvenirs sont bons...
    - Je l'ai bien assez payée... grommela St Nicolás. J'ai vu des choses terribles, bien pires que dans le reste de ma vie de Résistant et guerrier. Sept ans sur c'te maudite planète, c'est assez pour vous détruire un Homme ! Alors je suis parti avant d'y laisser totalement mon esprit.
    - Eh bien, vous n'avez pas été tout à fait discret, répliqua Im. On vous a repéré bien assez tôt.
    - Oui, eh bien il n'empêche que je me suis enfui d'Ysmar, rétorqua Nicolás un peu plus fort. Connaissez-vous quelqu'un à qui cela soit déjà arrivé ?

    Im ne répondit pas. Edo prit timidement un biscuit.

    Ysmar était l'une des lunes de Lagos, capitale du système d'Alpha du Centaure. Cette planète à l'atmosphère composée de méthane et de souffre, au climat catastrophique, à la faune agressive, où les virus se développaient cent fois plus vite que sur Terre, était l'un des endroits les plus chaotiques et invivables de Solar-Alpha, en particulier pour un Homme. Depuis l'arrivée d'Argonus à la tête de la Comission, le nombre de condamnés aux Mines d'Ysmar avait doublé.

    Le biscuit d'Edo prit soudain un goût amer. Pour la première fois, il comprenait quel enfer son père de cœur avait enduré. Normal qu'il soit devenu plus bourru, plus dur...

    - Et en quoi puis-je vous aider ? reprit tout à coup le Seigneur Im. Mon armée est petite, et chaque jour plus affaiblie dans la guerre des Smaëlins. Je n'ai pas de richesses à vous offrir, ni même des connaissances à apporter. Alors...
    - Hé bien, il me faut un vaisseau, dit Nicolás. Comme vous le dites, le mien est trop vieux pour passer inaperçu. Il faudrait que je le cache sur votre planète, car il est inconcevable de le détruire. Et je devrais donc récupérer un autre vaisseau, assez rapide pour voyager entre les deux systèmes. Un Space Wind 35, par exple.
    - Je n'en ai que trois, dit Im, et ce sont des 25. L'un est pour le commandant de mon armée, l'autre pour la famille royale, le dernier reste inactif, dans une des caves du palais ; il servira de remplacement si l'un des deux autres est endommagé. Ils sont indispensables au Royaume de Quartz et je ne peux me permettre de vous en préter un.
    Nicolás souffla, rejeta la tête en arrière.
    - Pourtant, il me faut bien un véhicule si je veux dresser la barrière contre Argonus...
    Edo sentit la tension entre les deux hommes vibrer dans l'air. Le Seigneur Im se leva et tapa du poing sur la table.
    - Je vous propose un Air Blind 5800. C'est trop petit pour votre armée, mais assez grand pour quelques hommes. C'est ma dernière offre.
    - Bah voilà ! s'exclama St Nicolás avec un grand sourire. Quand on s'y met !
    - Écoutez moi bien, répliqua Im, je n'ai pas de temps à perdre avec vos gamineries. Mon royaume est en guerre, et je ne m'allierai pas à n'importe qui. On m'a vanté un guerrier légendaire, un Résistant, le seul homme assez pieux pour diriger une armée contre Argonus. Vous n'êtes pas cet homme, ou du moins, vous ne l'êtes plus. Si vous n'acceptez pas, vous ne recevrez aucune aide de ma part.
    - Ce n'est pas moi qui ai besoin de votre aide. Vous avez besoin du soutien de ROSA, pour remporter la guerre contre Argonus.
    - Vous avez tord, dit Im. Mon armée est cent fois plus puissante que celle de ROSA l'était.
    - Votre armée est en déroute.

    Le visage du Seigneur de Quartz se ferma. Sur la maquette, parmi les explosions indénombrables, les soldats rouge et doré du Seigneur Im tombaient par dizaines. Leur zone d'action était restreinte tandis que les Smaëlins progressaient vite. Néanmoins, les soldats d'Im continuaient d'envoyer des rafales sur l'ennemi, parvenant tout juste à les ralentir.

    - Il vous faut des renforts, dit St Nicolás.

    Im acquiesça sans rien dire.

    - Voilà ce que je vous propose, poursuivit le guerrier. Vous nous fournissez cet Air Blind et mettez mon vaisseau en sûreté. En plus de cela, vous nous promettez que votre armée sera un soutien à ROSA en temps voulu. En échange, nous organisons la Résistance à Argonus, et nous trouvons un partenaire capable de fournir le ravitaillement et les munitions nécessaires à votre armée.

    - Où allez-vous trouver cela ? souffla Im, désespéré. Nos caisses sont vides, et tous nos alliés sont tombés.
    - J'ai peut-être une idée, fit Edo.

     


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  • Cleptaris fut rattrapée par deux Phillins à la peau grise et à la carrure imposante, qui s'interposèrent en lui bloquant la route. Si l'un des deux était légèrement plus grand que l'autre, ils la dépassaient tous deux de plus d'une tête – une taille impressionnante chez les Phillins qui passaient rarement la barre des 1 mètre. Ils avaient chacun un œil unique, immense et gris, au regard sévère, et rien, sinon leur taille, ne permettait de les distinguer.

     

    - Je m'appelle Balthamos, dit le plus grand d'un air solennel, et voici mon collègue Athos. Nous sommes à votre service, Grande Sage.

     

    Oui, Athos et Balthamos, elle les connaissait. Ils étaient gardes du corps et serviteurs du Grand Sage – et désormais, c'était elle qu'ils servaient.

     

    - Heu... D'accord, dit Cleptaris. Vous pouvez me laisser passer ?
    - Nous devons d'abord vous montrer vos appartements, poursuivit Balthamos. Suivez-nous.

     

    Cleptaris préféra ne pas protester. Elle suivit ses deux gardes jusqu'à l'ascenseur central de la Tour d'Elfried. La cellule, de forme ovale, était transparente, de telle sorte que Cleptaris pouvait voir toute la ville s'étendre au-dessous d'elle à mesure qu'elle montait. La Tour, immense monument de pierre blanche, s'étendait sur des dizaines d'étages à flanc de montagne. Repère des Sages, mais aussi du Roi et de sa garde, il s'agissait du cœur de la Cité d'Elfried qui se déployait tout autour. Des milliers de bâtiments étranges, de coupoles, de maisons, de jardins et de champs, se dressaient en équilibre sur la roche. La rivière de la Destinée, quant à elle, prenait sa source sur un plateau au sommet de la montagne, et descendait en cascade jusqu'à l'océan.

     

    Cette cité était le principal lieu, voir le seul lieu de peuplement de Phillins sur Illios. Sur le reste de la planète s'étendaient des forêts multicolores, des chaînes de montagnes, des océans et de vastes étendues désertiques. Si de nombreuses zones restaient inexplorées par les Phillins, elles n'avaient aucun secret pour Cleptaris qui, involontairement, les voyait à travers le Secret du Temps. Des images de déserts rouges, de tempêtes de glace et de fonds marins envahirent son esprit et elle ferma les yeux, prise de vertige.

     

    L'ascenseur finit par s'arrêter sur un plateau surplombant toute la cité. Ils se trouvaient juste derrière le toit du dernier étage de la Tour, à une hauteur vertigineuse. Les rafales de vent faisaient tanguer Cleptaris. A cette hauteur, on pouvait imaginer qu'il n'y aurait plus aucune trace de Phillins, pourtant un bâtiment solitaire se dressait encore plus haut, à l'orée d'une forêt de pins rouges. Cleptaris s'avança sur le plateau.

     

    - C'est ici que nous vous laissons, dit Balthamos. Il nous est interdit d'avancer plus loin, sauf si vous en faites la demande. Un interrupteur vous permet de nous contacter si besoin.

     

    Cleparis hocha la tête. Ses deux gardes repartirent en sens inverse tandis qu'elle grimpait la montagne jusqu'au long bâtiment rectangulaire aux murs vitrés – la demeure du Grand Sage. Personne à part lui n'avait le droit d'y entrer, en théorie ; mais alors qu'elle était encore apprentie, le Grand Sage avait désobéi aux règles et lui avait laissé pénétrer la demeure secrète. La dernière fois qu'elle y était venue, le Grand Sage était mort dans ses bras –

     

    Cleptaris fit le tour du bâtiment avant d'y entrer. Avec ses murs entièrement vitrés, il semblait appartenir à la forêt. Juste à-côté coulait un filet d'eau appartenant à la rivière de la Destinée. Sous les arbres, Clepatris était à l'abri des rafales de vent ; elle en profita pour respirer l'air froid, écouter le clapotement de l'eau et savourer le calme profond du lieu. Quant à la demeure, elle était bien trop grande à son goût. Il fut un temps où les Sages s'entassaient dans des grottes ; et tout ce que les Rois avaient fait construire pour eux – la Tour, la demeure du Grand Sage – lui semblait démesuré et absurde.

     

    Elle inspira très fort, tentant d'oublier ses mauvais souvenirs et l'appréhension qui lui tordait le ventre ; avant d'entrer à l'intérieur. L'ensemble était constitué de trois grandes pièces, dans lesquelles flottait une odeur d'encens. Un bureau, dans l'entrée, sur lequel s'entassait déjà une épaisse pile de lettres ; une chambre avec un matelas posé au sol et une grande armoire ; ainsi qu'une salle de méditation, celle-ci entièrement vide. Située à l'ombre des arbres, elle était éclairée de quelques bougies et le sol recouvert de tapis aux teintes dorées. De salle de bains, il n'y en avait pas, car les Phillins préféraient les rivières– et en remontant plus haut dans la forêt, le cours d'eau était assez profond pour pouvoir s'y baigner. Quant à la cuisine ou la salle à manger, elles auraient été inutiles car les Phillins pouvaient tenir de plusieurs mois sans manger, et si le Grand Sage en éprouvait le besoin, il pouvait toujours descendre à la cantine des Sages dans le cœur de la Tour. Cleptaris ne tenait pas aussi bien que les Phillins, bien sûr, mais après des années au régime serré, elle passait sans problème une semaine sans manger. Elle descendrait sûrement assez souvent à la cantine, cependant.

     

    Elle décida de ne pas ouvrir les lettres, qui étaient sûrement des félicitations de part et d'autre pour sa nomination de Grande Sage. Qu'est-ce qu'elle s'en fichait, de ces félicitations ! Elle se retrouvait seule dans cette immense maison vide au sommet de la Tour, loin de ses amis, et pire que ça, elle avait perdu l'être qui lui était le plus cher, son père adoptif –
    Ne pleure pas, s'intima Cleptaris. Elle était forte, plus que ça. Elle savait se montrer digne, à la hauteur de ce que les autres attendaient d'elle. Mais qu'est-ce qu'ils attendaient d'elle, sérieusement ? Qu'elle reste en position du lotus en salle de méditation, à compter les heures et réfléchir au sens de la vie, jusqu'à sa mort ? Non, non, elle ne voulait pas de cette vie, elle n'en voulait plus. Elle méritait plus, elle méritait mieux, elle méritait d'être heureuse –
    Ça y est, les images reviennent, en force. Elles obstruent totalement son champ de vision, embrouillent ses pensées. Lui rappellent pourquoi elle a voulu devenir Sage – parce qu'elle voulait avoir les réponses à ses questions, comprendre le sens de la vie, percer la matière noire qui fait tourner l'univers. Elle n'en est que plus perdue, plus seule, plus embrouillée –
    Pourquoi ?
    Pourquoi ? –
    Les questions se forment dans son esprit, mais Cleptaris ne les comprend pas. Des images de grands singes, d'arbres aux fleurs immenses, de guerres stellaires défilent à toute vitesse, mêlées à ses propres souvenirs – la maison de ses parents brûlée, leur atterrissage sur Illios, le jour où elle s'est fait tondre les cheveux et poser son tatouage en pointillés, à sept ans à peine. Sa première rencontre avec Salia, qui deviendrait sa meilleure amie. L'éducation que leur donnait le Grand Sage, à elles et aux autres apprentis – observez la nature, respirez-la, vivez-la. Et la mort de son père adoptif. Et l'enfance du Grand Sage, à une époque lointaine. Et d'autres Phillins, visages colorés cyclopes, d'autres lieux, d'autres époques. Tout est mélangé, rien n'a de sens. Cleptaris à l'impression d'apercevoir un fil rouge qui relie tous ces événements, mais il s'effrite aussitôt qu'il apparaît. Et les questions reviennent, en boucle –
    Comment ?
    Quand ?
    Pourquoi ?
    ...

     

     

    La 2e épreuve de bac passée, Methryl rentrait chez elle par le bus flottant. Ses amis – Sophia, Markus, Lucas, Emma – discutaient de l'épreuve, mais elle avait perdu le fil de la conversation depuis bien longtemps. Les quatre heures lui avaient semblé bien longues pour répondre aux quelques 150 questions sur la vie extra-terrestre dans le système d'Alpha du Centaure. Ils avaient aussi dû traduire quelques textes de l'espagnol dans les langues de Lagos et de Farlia. Restaient des épreuves orales et écrites en langues, et c'en serait enfin fini.

     

    Methryl avait hâte d'obtenir les résultats. Si sa note était assez haute, elle empocherait une belle somme, ce qui pourrait aider ses parents et, qui sait, ils accepteraient peut-être d'économiser pour, disons, une excursion sur la Lune ?

     

    Methryl leva les yeux vers le ciel. La sphère blanche translucide brillait dans le ciel bleu, rassurante. Tout comme les étoiles, elle l'avait fascinée, petite. Aujourd'hui, elle se disait que la Lune devait être encore moins intéressante que la Terre, mais l'idée de poser rien qu'un pied dans la poussière lunaire la faisait rêver.

     

    - Methryl, tu m'écoutes ?
    - Hummm ?

     

    Methryl fit le point. Son amie Emma – grande, blonde, des yeux verts transcendants – la regardait d'un air sévère.

     

    - Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Methryl.
    - Emma voulait savoir si les Phillins vivent sur Farlia, dit Lucas en riant – grand et blond lui aussi, il avait une épaisse touffe de cheveux en bataille et le don d'énerver les gens.
    - Mais pas du tout ! s'exclama Emma.

     

    Elle se pencha par-dessus Markus et tenta de le frapper.

     

    - Ah bon ? fit Lucas, qui riait toujours en esquivant les gifles. C'est pas ce que t'as répondu, alors ? Methryl, explique-lui, cette enfant n'a rien compris.
    - Ben non. Les Phillins vivent sur Illios, dit Methryl. Tu savais pas ?
    - Mais si ! (Emma fusilla Lucas du regard). Mais il y en a quelques-uns sur Farlia, non ? Toutes les SET vivent sur Farlia...
    - Si tu parles des ambassadeurs qui viennent une fois par an pour la Comission Solar-Alpha, oui. Sinon... Bah non.
    - Voilà ! s'exclama Lucas. Je te l'avais bien dit !

     

    Emma fit la moue.

     

    - Oh non... J'ai mis n'importe quoi...
    - Ça dépend, dit Methryl. Après tout, t'as raison, y a bien des Phillins sur Farlia. Peut-être qu'ils le compteront bon.
    - Mais non... se lamenta Emma. Je suis nulle...

     

    Sophia secoua la tête.

     

    - Arrête de dire n'importe quoi, dit-elle. Il y a beaucoup de par cœur dans cette épreuve. Personne ne peut retenir tout ça.

     

    Sophia la regarda. Elle était petite, brune, aux yeux bleus. C'était la meilleure amie de Methryl, et de très loin.

     

    - Peut-être, décida-t-elle au bout d'un moment, que Methryl a réussi à se faire implanter une puce de mémoire. Mais (elle se tourna vers Emma), pour une personne normalement constituée, c'est normal que tu ne saches pas tout.
    - Je n'ai pas de puce de mémoire ! s'offusqua Methryl. Tu crois sérieusement que mes parents auraient les moyens de m'offrir ça ?

     

    Sophia – Fi – haussa les épaules.

     

    - Non, mais tu aurais pu t'en trouver une, avec tes Pillages.
    - Les gens les emportent avec eux, quand ils partent, répliqua Methryl. Et puis, si j'avais une PM, les robots l'auraient repérée et j'aurais été disqualifiée depuis longtemps.
    - Pas faux, dit Markus, qui ouvrait la bouche pour la première fois de la conversation.
    Markus était grand et large, il avait un visage rond, de petits yeux gris et une épaisse touffe de cheveux noirs. Malgré sa carrure et sa passion pour le sport, c'était le genre de mec nounours qu'on aime avoir près de soi, le genre d'amis sur lequel on peut compter.

     

    Et le genre qui faisait craquer Methryl, aussi.
    Elle espéra que personne n'avait remarqué qu'elle s'était pétrifiée dans son siège.

     

    - Tu as de la chance, dit Emma. Tu as une mémoire de dingue alors que je n'arrive même pas à retenir les capitales martiennes. Je ne ramènerai même pas 50 pièces à la maison...

     

    L'argent, songea Methryl avec amertume. Il n'y avait bien que ça pour motiver les gens, sur cette fichue planète. Le fait que les plus riches soient tous partis aurait dû arranger les choses, mais les ressources terrestres étaient épuisées, et les voyages stellaires coûtaient une fortune. Si Fi et Emma tenaient tellement à avoir une bonne note au bac, ce n'était pas tellement pour le diplôme, puisqu'il ne valait plus rien, mais pour la somme d'argent reçue à l'arrivée, en fonction de leurs résultats...

     

    Un silence passa, beaucoup trop lourd. Il faisait chaud, le soleil aveuglait Methryl à travers la vitre du bus.

     

    - Comment se passent tes Pillages ? demanda soudain Markus.

     

    Methryl se pétrifia.

     

    - Mhm, bien, bredouilla-t-elle. Enfin, ça peut aller. Pourquoi ?

     

    - Comme ça. Je me disais juste que tu es la seule d'entre nous à pouvoir t'en sortir, après le bac. Je veux dire, entre ta mention et l'argent des Pillages.
    - Vous pouvez venir avec moi, vous savez, dit Methryl. C'est pas interdit.
    - Ben si, justement, dit Fi.

     

    Ah oui.

     

    - Ouais, mais bon, personne n'a jamais vérifié... C'est sans danger...
    - Quand même, dit Fi. Ca se fait pas, ce que tu fais aux gens.
    - Mais ils s'en fichent ! Ils sont tous morts !
    - Ouais, mais ça te plairait, qu'on s'incruste chez toi pour voler tes richesses et l'héritage de ta famille ?
    - Si je suis morte, je crois que je m'en ficherais, répliqua Methryl.
    - Mouais, dit Markus. Je suis plutôt d'accord avec Fi, en fait.

     

    Ah.

     

    - Changeons de sujet, enchaîna Methryl. Vacances !
    - Oh, oui, soupira Lucas. Plus que deux semaines à tenir !

     

    Il se leva, suivi par Emma.

     

    - On s'appelle, ok ? Pour se voir, un peu.
    - D'accord.

     

    Methryl n'avait pas beaucoup de projets pour ces vacances, mais elle aimerait bien quitter l'Espagne, pour une fois. La perspective de passer du temps avec ses amis la réjouissait.

     

    A l'arrêt suivant, ce fut au tour de Fi et Markus de descendre, et Methryl descendit un peu plus loin.

     

     

    Edo prenait ses marques.

     

    Lorsqu'ils avaient laissé le vaisseau de ROSA dans le sous-sol du palais d'Im, il s'était séparé de ce qui faisait son foyer : ses photos, et ses livres. Il avait bien réussi à s'emparer de quelques clichés au passage, mais ses livres étaient bien trop encombrants. Dans le vaisseau qu'Im leur avait prêté, il n'y avait que deux cellules en plus du cockpit. Dans chaque cellule étaient disposés plusieurs lits superposés en métal. Au-dessus du sien, Edo avait accroché les quelques photos qu'il avait récupéré : il y en avait une de lui petit, entre les bras d'Elisa Blum, une femme ronde au regard pétillant qui avait fait partie de la Résistance de l'époque. Aujourd'hui, elle était morte, enterrée dans un cimetière de la reine Naan. Une autre image montrait deux aliens dont Edo avait oublié le nom, d'anciens membres eux aussi tombés sous les assauts ennemis. Et enfin, il y avait une vielle photo de la mère d'Edo, en médaillon, qu'il avait emportée pour ne pas oublier sa famille.

     

    Edo aimait les vieux objets – les livres, les appareils photos. Il n'était pas le seul, c'était ce qui lui avait permis de collecter tous ses ouvrages à travers les systèmes. Quant à ses appareils, ils sommeillaient dans la station spatiale de ROSA et lui manquaient un peu.

     

    Il s'avança dans le cockpit, où Nicolas conduisait le vaisseau silencieusement. La carte stellaire était projetée sur les vitres de l'appareil et une bière était posée sur le rebord.

    - Alors, champion ? fit Nicolas d'un ton abrupt. Où va-t-on trouver nos splendides guerriers, maintenant ?

     

    Edo toucha la carte stellaire et zooma sur le système solaire, puis plus précisément sur la planète Pluton, qu'il tourna jusqu'à leur piste d'atterrissage. Il pianota dans les commandes pour programmer le trajet.

     

    - Direction Pluton, dit-il, fier.

     

    Là-bas se trouvait une grande communauté industrielle, vivant sous le jouc d'Argonus. Y faire descendre un vaisseau du Royaume de Quartz était particulièrement risqué, mais Edo connaissait les pistes non surveillées. Edo espérait s'allier à la Dame du marais, ce qui leur permettrait de se constituer un stock de munitions et de fournir Im. Sur sa planète, elle dirigeait ce qui pouvait le plus s'approcher d'un réseau de Résistance et ils avaient le plus grand intérêt à s'allier à elle.

     

    - Bien, dit Nicolas. Mais c'est moi qui dirige ce vaisseau. Ne prends plus les commandes, à l'avenir.

     

     

    En même temps qu'elle appréhendait le Secret du Temps, Cleptaris découvrait que le Temps en lui-même n'avait aucune prise sur elle. Vivrait-elle 150 ans, comme la plupart des humains, ou plutôt 300, comme les Grands Sages avant elle ? Si elle mourrait ce soir ou dans mille ans, cela ne ferait aucune différence car son passé, son avenir n'existaient plus, il n'y avait que l'instant présent, répété à l'infini.

     

    Des images s'imposaient dans l'esprit de Cleptaris à chaque fois qu'elle laissait son esprit divaguer. Longtemps – mais elle ne sut dire combien de temps précisément – elle resta allongée dans la salle de méditation, en proie à des visions atroces. Elle n'avait plus conscience de rien, ni du monde, ni d'elle-même. Un de ses serviteurs lui apportait chaque jour à manger, mais elle ne touchait presque à rien. Voilà ce qui répondait à sa question – à force de vivre parmi les Phillins, elle avait appris à vivre quasiment sans manger.

     

    Un jour, les visions se firent si denses, si fortes, que Cleptaris en souffrait physiquement. Elle avait chaud et froid en même temps, la peur, la douleur et les souvenirs lui tordaient le ventre. Et elle se sentait seule, horriblement seule.

     

    Elle sortit en courant de cette demeure maudite. L'air frais lui fit un bien fou. Les images s'estompèrent, Cleptaris revint lentement à la réalité.

     

    Elle s'accroupit face au ruisseau et s'y rinça le visage. Sa tête tournait légèrement, mais elle pouvait de nouveau penser par elle-même.

     

    Imaginez que non seulement les civilisations, les espèces animales, mais aussi les plantes, les pierres et la planète elle-même aient des souvenirs. Des images, des sons, résiduels de toute leur histoire. Ces souvenirs millénaires s'étaient entassés sous terre, dans d'immenses cristaux translucides, qui formaient le Secret du Temps. Cette mémoire universelle, intemporelle, avait été percée à jour par un groupe de Sages qui exploraient leur monde, et avait sauté dans l'esprit de l'un d'entre eux – le Grand Sage. Depuis, le Secret du Temps passait de Grand Sage en Grand Sage, cherchant à tout prix à résider dans un être vivant. Bien sûr, au fil des millénaires, il n'avait fait que s'agrandir, car aux événements passés s'ajoutaient de nouveaux chaque seconde, tous uniques. Il existait même des théories selon lesquelles chaque planète possédait son propre Secret du Temps, mais comme ils étaient tous liés, celui qui en possédait un pouvait avoir accès aux souvenirs de tout l'univers.

     

    En lisant toute cette histoire avec l'esprit assez clair, on pouvait apercevoir la logique des événements, pronostiquer l'avenir. C'est pourquoi l'ordre des Sages avait pris tant d'importance, pourquoi leur ligne avait radicalement changé de direction. Comme tous les autres, Cleptaris avait cru que posséder le Secret du Temps était comme le Savoir Suprême, un moyen de comprendre enfin, d'un seul coup, le monde. Mais elle n'en était que plus perdue. Elle ne voulait plus de ces souvenirs et rêvait qu'on lui arrache la tête à coups de pioche. Peut-être que l'organisme des Phillins était plus fort, plus résistant, pour pouvoir vivre avec comme le Grand Sage qui l'avait élevée. Mais elle n'était qu'une petite humaine élevée sur Illios. Comment avait-elle pu s'en croire capable ?

     

    Elle regarda un instant son reflet dans l'eau. Elle avait un visage rond, des yeux gris, et des cheveux noirs ras. C'était comme ça – quand on commence la formation de Sage, on a le crâne rasé. Mais aujourd'hui, elle était la prêtresse suprême de la communauté et elle pouvait faire ce qu'elle voulait avec ses cheveux. Elle aimerait bien se laisser pousser les cheveux, pour voir comment elle serait avec une tête de fille.

     

    Au milieu de son crâne, son tatouage, maintenant complété, formait l'« e » recourbé du drapeau d'Europe, sa planète d'origine. C'était étrange, car, en même temps qu'ils l'avaient acceptée dans leur communauté, les Phillins avaient gravé son origine bien au milieu du crâne, pour que personne ne l'oublie.

     

    Ok, pensa Cleptaris. Ils voulaient qu'elle soie la Grande Sage ? Elle le serait.

     

    Elle prit deux gorgées d'eau et rentra dans la maison. Finies les lamentations, elle allait se montrer à la hauteur. Elle commença par ouvrir les lettres entassées sur le bureau – des félicitations, des informations qu'elle lisait à moitié, et dont elle jeta une grande partie. Le rangement du bureau fait, elle ramassa les plats moisis qui étaient restés derrière sa porte et les jeta dans la nature. Elle empila les assiettes pour les ramener à la cantine, et mangea ses graines de la veille. Elle commençait à avoir sérieusement faim, après tous ces jeûnes, alors elle décida de se prendre un repas costaud à la cantine, ce serait l'occasion de voir du monde. Elle n'avait pas de cheveux à laver, mais elle prit un bain complet dans le ruisseau derrière la demeure. Avant de partir, elle rangea son étagère et enfila une veste par-dessus sa robe de Sage. Elle emporta les assiettes et descendit la montagne pour la première fois depuis des lustres, avant d'emprunter l'ascenseur jusqu'à l'étage de la cantine.

     

    En entrant dans le bâtiment, elle fut saluée par des apprentis Sages qui avaient été ses camarades, durant sa formation. Les jeunes comme les vieux lui témoignaient des signes de respect, des « Bonjour, Grande Sage », qui la déstabilisèrent un peu. La cantine était un immense bâtiment réservé aux Sages, dont les murs étaient recouverts de vitraux aux douces lueurs vertes. Elle passa d'abord rendre les assiettes et demanda au chef de ne plus lui préparer à manger – elle descendrait dans la cantine, ce serait mieux pour elle. Elle saisit ensuite un plateau qu'elle coulissa en choisissant le plus de plats possibles. Les fumets d'Orrgul, de Rats de Stael, les céréales et les fruits lui ouvraient l'appétit.

     

    Alors qu'elle s'apprêtait à choisir une table en solitaire, elle fut interpellée et se retourna. Le roi Son Klá était debout près des cuisines avec plusieurs de ses conseillers et il s'avança vers elle.

     

    - Bonjour, Grande Sage, lui dit-il.

     

    - Votre Altesse, répondit Cleptaris en s'inclinant.

     

    Le roi sourit.

     

    - Bon retour parmi nous, enchaîna-t-il. Vous plairait-il de déjeuner avec moi dans mes appartements plutôt que de manger seule, dans cet environnement (il désigna la salle d'un geste de la tête) bruyant et désagréable ?

     

    - Heu... Comme vous voulez, répondit Cleptaris, surprise par cette demande.

     

    Elle reposa son plateau si appétissant et suivit le roi et ses conseillers à travers un dédale de couloirs.

     

    Le roi avait la peau d'un gris bleuté. C'était la première fois que Cleptaris le voyait autre part que sur son trône ou son piédestal et, même s'il était « grand » pour un Phillin, il ne la dépassait pas. Elle parcourra derrière lui la partie Est de la Tour, celle des appartements du Roi et de l'Armée, qu'elle ne connaissait pas. Ces couloirs, plus sombres et plus étriqués, semblaient construits dans une architecture totalement différente. Les murs étaient ornés de fresques bleues et dorées, les couleurs de la Royauté chez les Phillins, tandis que la partie des Sages était le plus souvent recouverte de vitres immenses ou de vitraux.

     

    Le Roi finit par demander à ses conseillers de le quitter et pénétra dans une salle à manger de taille modeste – la table n'était faite que pour tenir quatre personnes, six au maximum. Et, sur les côtés, deux escaliers en colimaçon semblaient conduire directement eux appartements du Roi.

     

    Cleptaris était mal à l'aise. Elle avait l'impression qu'elle n'aurait pas dû être ici.

     

    - Asseyez-vous, lui intima-t-il, chaleureux. Mes cuisiniers vous préparent des mets des plus délicats. Vous devez avoir faim. (Il frappa dans ses mains et deux Phillaines apparurent.) Falbha, Gerda, veuillez préparer l'apéritif de la Grande Sage. Soyez rapides.

     

    - Oui, Sire, dirent les domestiques en s'inclinant.

     

    Elles adressèrent un salut à Cleptaris avant de filer sur les côtés.

     

    - Excusez-moi, fit le Roi. Je n'aurais pas dû vous inviter alors que rien n'est prêt. Vous allez mourir de faim...

     

    - Ce n'est rien, répondit poliment Cleptaris.

     

    - J'espère qu'elles seront rapides, enchaîna Son. Nous avons beaucoup de choses, ici. Notamment de l'Älgos. Vous avez déjà mangé de l'Älgos ?

     

    Cleptaris secoua la tête. L'Älgos était un poisson, et il était si rare que le manger reviendrait du sacrilège pour un Sage. Mais elle ne dit rien.

     

    - Vous verrez, c'est succulent, dit le Roi. Oh, mais (il se frappa la tête avec une main.) Les Sages n'en mangent pas ! J'avais complètement oublié !

     

    - Ce n'est rien, répéta Cleptaris.

     

    - Oh, mais si ! s'exclama le roi. Je suis désolé ! Vous avez bien raison de ne pas en manger, d'ailleurs. Ah, les privilèges vous font souvent oublier le monde autour de vous. Heureusement que l'on a les Sages pour nous rappeler que la nature est précieuse.

     

    - Ce n'est rien, dit encore Cleptaris.

     

    - Vous savez, dit le Roi en parlant à toute vitesse, les dirigeants sont des êtres irresponsables. J'essaye d'être juste, mais je fais souvent n'importe quoi, parce que depuis mon palais, je ne vois pas grand-chose. Quand on est roi, on vous jette des tomates à la figure pour un oui ou pour un non. C'est une pression terrible, mais le pire, c'est que j'ai l'impression de faire de plus en plus n'importe quoi à mesure qu'on me critique.

     

    - Vous n'êtes pas très critiqué, dit Cleptaris. Le peuple vous aime.

     

    - Pas tant que ça. Mais vous, Grande Sage, êtes la personne la plus respectée du Royaume. Qu'est-ce que ça vous fait ?

     

    A cet instant, les deux Phillaines revinrent, portant des plats de graines, de légumes ainsi que des œufs d'Älgos.

     

    - Rangez ça ! s'offusqua le Roi. Ces animaux sont sacrés !

     

    - Seigneur, fit Cleptaris, je peux très bien...

     

    - Non ! répliqua le Roi, qui semblait vraiment perturbé. Enlevez-moi ça, vous autres.

     

    Alors que les domestiques retiraient les plats, le roi se redressa dans son siège, l'air mal à l'aise, honteux. Cleptaris se sentait mal à l'aise, elle aussi. Elle n'avait rien à faire là, elle voulait s'enfuir loin, au sommet de la montagne.

    D'autres plats furent apportés, et elle se servit timidement. Elle ne s'était pas rendu compte à quel point elle avait faim.

     

    - Alors... commença le roi, brisant un silence gênant. Vous possédez le Secret du Temps, désormais. C'est fascinant...

     

    - Seigneur, coupa Cleptaris. S'il vous plaît.

     

    Automatiquement, le Secret du Temps s'était réveillé dans son esprit, mais elle le chassa d'un battement de cils. Elle le maîtrisait mieux, désormais. Mais elle ne voulait pas en entendre parler.

     

    - Oh. Très bien. D'accord.

     

    L'œil unique du roi se baladait d'un coin à l'autre de la pièce, comme s'il évitait son regard. N'avait-il donc jamais reçu personne à dîner ? Bien-sûr que si. Mais jamais de femme humaine, se répondit Cleptaris. Elle était gênée de le mettre ainsi mal à l'aise.

     

    - Alors... reprit le roi. Vous intéressez-vous à la politique ?

     

    - Pas vraiment. (Cleptaris avait fini par se jeter sur son plat, elle mangeait comme une goinfre, mais peu importait.) En fait, dit-elle entre deux bouchées, les Sages sont désintéressés de la politique, donc je n'y connais rien.

     

    L'œil du Roi s'agrandit.

     

    - Vraiment ?

     

    - Oui, vraiment.

     

    Cleptaris ne pouvait s'empêcher de sourire. Ce jeune roi était bien naïf.

     

    - Eh bien... (Le roi tenta d'avoir l'air sérieux.) Regardez par vous-même, s'il vous plaît. Et dites-moi ce que vous pensez d'Argonus le Blanc. Une guerre fait rage sur Mars, et lui et ses armées en sont le cœur. Selon mes conseillers, lorsqu'Argonus aura gagné sur Mars, il pourrait très bien se diriger vers notre planète, et il faut que nous nous tenions préparés à la guerre.

     

    - Mars est bien lointaine, pourtant. Que viendrait-il faire par ici ?

     

    - Eh bien, je ne sais précisément ce qu'il recherche et pourquoi il s'attaquerait à nous, mais Argonus le Blanc a déjà un important poste au sein de la Commission, et une force de frappe impressionnante. Il a réussi à pénétrer le système des humains en imposant son contrôle sur Pluton et sur la plupart des provinces de Mars. Alors – d'après mes conseillers – nous devons nous tenir prêts. Nous sommes un peuple riche et organisé, tout ce que rejettent les Peuples de l'Ombre, alors... Il pourrait très bien venir nous déclarer la guerre.

     

    Cleptaris orienta ses pensées vers le Système solaire, et vers un dénommé Argonus le Blanc. Elle ne savait pas ce qu'il était, ni ce qu'il voulait, mais au prix d'un effort qui lui tordit le ventre, le Secret du Temps lui envoya la réponse. Elle vit un être presque immatériel, d'un blanc laiteux, aux yeux jaunes, se dresser à la tête d'une armée de Smaëlins, sur Mars. Des soldats humains tombaient par dizaines sous les coups de ces soldats surentraînés. Derrière eux, on pouvait apercevoir des vaisseaux extrêmement sophistiqués, de ceux qui pouvaient traverser plusieurs années-lumière en quelques heures, et qui envoyaient des missiles à des kilomètres. Des explosions surgissaient de nulle part, détruisant des maisons et des places. Mais les soldats humains semblaient ne pas se résoudre à se laisser envahir, puisqu'ils avaient déployé toutes leurs forces et construit une immense barrière de métal autour du palais.

     

    Cleptaris revint au présent, nauséeuse. Les images qu'elle avait vues ne devaient pas dater de plus de quelques jours.

     

    - Effectivement, dit-elle au Roi, il est puissant. S'il venait à nous attaquer, nous serions de toute façon sous-armés. Nous sommes un petit peuple pas vraiment habitué à la guerre. Mais ne crions pas avant d'avoir mal, rien ne nous prouve qu'il n'en veut pas seulement aux humains.

     

    Ça lui fit bizarre de parler des « humains » comme d'une entité différente à elle-même. Génétiquement, elle était humaine, bien sûr. Mais elle ne savait rien des humains, elle n'appartenait pas à leur peuple. Les humains avaient étendu leurs Royaumes sur la Terre, la Lune, Mars, Europe et Pluton. S'ils possédaient une grande partie du système solaire, ils ne s'étaient jamais aventurés jusqu'ici, dans le système d'Alpha Centauri – mis à part ceux qui siégeaient à la Commission, sur Farlia. C'était peu.

     

    - Grande Sage, dit le Roi. Ne pouvez-vous pas... vous savez... Pronostiquer, comme l'ont fait vos prédécesseurs ?

     

    Il faisait référence à ces Grands Sages qui percevaient les Lignes du Temps, et pouvaient ainsi imaginer plusieurs théories très solides sur l'avenir. Mais, malheureusement pour lui, seuls quelques-uns y parvenaient, après des siècles d'apprentissage et d'approvisionnement du Secret du Temps. D'une part, elle était beaucoup trop jeune, d'autre part, Argonus se trouvait beaucoup trop loin pour qu'elle puisse visionner son passé sans périr sous l'effort.

     

    - Je ne peux pas, répondit-elle poliment. J'aimerais, mais ce n'est pas possible.

     

    - Ah, fit le Roi, déçu. Ce n'est rien.

     

    - Je ne m'y connais pas, en politique, reprit Cleptaris. Mais si vous voulez mon conseil, n'alarmez pas le monde entier pour une menace imaginaire.

     

    - D'accord, dit le roi en souriant. Ça me va. Merci pour vos conseils, grande Sage.

     

    - Mais de rien.

     

    Cleptaris avait fini les fruits et les crèmes qui formaient son dessert. Elle avait encore faim, mais elle se dit que ça devrait peut-être aller, là.

     

    Elle se leva, et le Roi se leva aussi.

     

    - Eh bien... Merci de m'avoir invitée, dit-elle.

     

    - Tout le plaisir est pour moi, répondit le Roi en lui serrant la main. Voulez-vous que je vous raccompagne ?

     

    - Heu... Non, merci, ça ira.

     

    - Si, vraiment. Je pense qu'il vaut mieux, pour éviter de vous perdre dans ce dédale de couloirs.

     

    - Eh bien, si vous y tenez...

     

    Le Roi prit son bras, pour la conduire de façon galante. Il écarta ses domestiques et la guida à travers le château, sans rien dire. Heureusement qu'il avait insisté, finalement, parce quelle aurait fini par s'y perdre.

     

    - C'était un plaisir de vous avoir, dit enfin le roi quand il la déposa dans l'autre aile de la Tour. J'espère que nous aurons la chance de nous parler à nouveau.

     

    - Évidement que nous en aurons la chance, dit Cleptaris. Vous êtes le Roi et je suis la Grande Sage. Nous nous reverrons sûrement dans des... dîners d'affaires ou quelque chose du genre... Pour parler du pays.

     

    - Non, dit le roi, je voulais dire... Enfin, peu importe. Portez-vous bien.

     

    - Merci, dit Cleptaris en retour. Bonne journée.

     

    ***

     


    Quand elle arriva dans sa demeure au sommet de la montagne, leur discussion raisonnait toujours à l'esprit de Cleptaris. Non seulement l'histoire d'Argonus et de la guerre, mais surtout la manière dont le roi s'était comporté avec elle. Elle était flattée, bien sûr, qu'il lui porte cette attention. Mais ça la dérangeait profondément, comme s'il n'en avait pas le droit.

     

    Sur le bureau, une lettre avait été déposée.

     

    Elle s'assit et l'ouvrit, histoire de se changer les idées. Elle ne connaissait pas cette écriture, mais c'était parce qu'elle ne l'avait jamais vu écrire. En lisant les premiers mots, elle entendit une voix d'outre-tombe.

    C'était le Grand Sage.


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