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    Bonsoir à tous ! (dis-je à 15h30 de l'après-midi... ceci est un détail sans importance x))

    Ce blog se meurt, pour plusieurs raisons évidentes : déjà, parce que plus personne ne vient, mais surtout, parce que je ne l'ai pas mis à jour depuis bien trop longtemps. Ce blog me sert de réservoir, il est vrai, pour mes fictions et esquisses d'idées d'hier et d'aujourd'hui. Il n'empêche que j'aimerais le raviver quelque peu, y voir la couleur de visiteurs :)

    Je proclame donc aujourd'hui, officiellement, une remise à jour de ce blog qui passera par son thème, ainsi que par les histoires proposées. Que je me bouge un peu, bon sang ! Les histoires ne sont pas faites pour prendre la poussière sur une étagère - ou un blog trop peu visité - mais pour être lues, mises en son et lumière, pour éclater de couleurs. Surtout, elle ne sont pas figées - elles se modifient, se renouvellent, se réinventent. Bref, tout ça pour dire qu'il y a du nouveau à venir sur ce blog. Déjà, vous pouvez lire NHP jusqu'au chapitre 11 (bon, ça c'est pas vraiment nouveau, du coup, simplement une fanfiction publiée depuis 2015 sur Wattpad et Booknode), and there will be better things to come for the people who wait :)

    Voili voilou, je vous souhaite une belle journée sur eklablog ! :D


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  • Åna fut tirée de ses rêves par un soleil qui brillait beaucoup trop haut et des oiseaux qui chantaient beaucoup trop fort.

    Les rêves... Depuis longtemps, elle avait cessé d'essayer de les comprendre ; ce n'était plus qu'une masse informe de visages, de sons, de souvenirs, de monstres et de chants. Elle savait que les rêves étaient très importants pour les demi-dieux, ils montraient l'avenir ou le présent, avertissaient du danger, résolvaient des énigmes. Mais à présent, elle avait d'autres problèmes.

    Elle se leva. Elle avait dormi toute habillée, roulée dans un reste de drap qu'elle avait trouvé quelques semaines plus tôt. C'était le mieux qu'elle avait trouvé contre le froid, ce froid mordant qui s'engouffrait chaque nuit dans la cabane humide et non isolée, qui la prenait aux entrailles et lui empêchait de dormir.

    Elle jeta un œil à sa fenêtre. L'air était humide, mais il ne pleuvait pas, ce qui était une bonne chose. Cette après-midi, elle pourrait aller chasser. Elle n'avait pas chassé depuis des jours, parce que de violentes averses avaient frappé la forêt. Tout ce qui lui restait à manger était quelques fruits moisis, et elle commençait à avoir faim.

    Elle regarda son reflet dans un petit miroir de poche. Ses yeux bleus étaient ternis par les cernes et sa peau était crasseuse. Elle n'avait pas lavé ses cheveux depuis un siècle, au moins, ils pendaient autour de son crâne comme de la paille desséchée. Elle imagina ce que dirait Eléa, des Aphrodite, si elle la voyait : "Par les dieux, Åna, que t'es-t-il arrivé ? On dirait que tu t'es faite piétiner par un char !" Ensuite, elle aurait passé un coup de fil-Iris à sa sublime grand-mère pour obtenir des passe VIP pour un soin intégral corps, visage, cheveux, manucure-pédicure. Et enfin, elle l'emmènerait dans une grande boutique de mode dont Åna ressortirait affublée d'une robe beige à paillettes horriblement kitsch, qui, elle devait l'admettre, lui allait bien.

    La première chose qu'Eléa lui avait dite, le jour où elle l'avait rencontrée, c'était "Whaa, j'adore ton look." Alors pourquoi s'obstinait-elle à le changer ?

    Åna reposa le miroir, s'arrachant à ses souvenirs. Ce miroir était l'objet qu'elle aimait le plus au monde. Il ne montrait ni le passé, ni l'avenir, ne résolvait pas les énigmes et ne lui permettait pas de communiquer avec ses amis (qu'est-ce qu'elle aurait aimé !), non, c'était un véritable miroir de poche, qui n'avait rien de spécial. Mais c'était un cadeau que lui avaient fait les Aphrodite, et il lui rappelait l'époque où elle vivait à la Colonie.

    Le deuxième objet auquel elle tenait le plus au monde était son arc, un cadeau que lui avait envoyé sa mère des années plus tôt. Le carquois se changeait automatiquement et pouvait faire apparaître des flèches normales, harpons ou explosives. Il lui avait sauvé la vie plus d'une fois.

    Åna saisit son arc et, sans plus attendre, sortit pour chasser. Elle décida, si elle en trouvait, d'attraper des singes hurleurs. Ils étaient rapides, mais pas assez pour elle. Ils ne risquaient pas de lui bondir dessus comme les tigres ou les gorilles et surtout, ils ne se nourrissaient pas de demi-dieux, contrairement aux monstres qui, eux aussi, peuplaient la forêt. Enfin, les singes étaient beaucoup plus nourrissants que les oiseaux.

    En sortant, elle s'arrêta un instant à une mare où elle se lava le visage et but un peu d'eau. Elle attrapa le premier singe hurleur dans un arbre non loin de sa cabane. Elle le tua d'une flèche, et cueillit le corps alors qu'il s'effondrait sur le sol. Le reste de la bande détala : il faudrait chercher autre part.

    Elle s'enfonça dans la jungle, le plus silencieusement possible. Il fallait faire attention à tout : les serpents qui pouvaient descendre des branches basses, les félins qui pouvaient jaillir des broussailles, les racines sur lesquelles il on pouvait trébucher, le chemin que l'on prenait, car c'était très, très facile de se perdre dans la jungle. Mais Åna n'avait pas trop de mal à se parer contre ça, maintenant, elle connaissait comme sa poche l'espèce de sentier sur lequel elle marchait. Non, la seule chose qu'elle avait vraiment à craindre, c'était les monstres, car même si elle faisait le moins de bruit possible, ils pouvaient toujours sentir son odeur.

    Elle s'arrêta à un croisement ; le sentier se divisait en deux. Elle connaissait mieux le côté droit, mais un sphinx l'y avait attaquée. Tandis que, de l'autre côté, elle entendait des cris de singes hurleurs.

    A gauche, donc.

    Quelques arbres plus loin se trouvait un nid de singes hurleurs. Les deux premiers qu'elle visa lui échappèrent, mais le troisième s'effondra sur le sol. Åna ramassa la carcasse. Deux, c'était amplement suffisant pour l'instant. Un éclat doré attira son attention. Elle frotta la terre avec son pied et découvrit une petite pièce ronde. C'était une drachme en or.

    Elle la fourra dans la poche arrière de son jean et reprit le chemin de sa cabane, portant les deux singes sur son dos.

    Lorsqu'elle arriva chez elle, elle pendit ses prises à un vieux crochet sur le mur, et elle lança la drachme dans une boîte en carton qu'elle appelait son "Butin".

    C'étaient des petits objets qu'elle trouvait par hasard dans la jungle et qui n'avaient vraisemblablement rien à y faire. Un crochet, un marteau, une boîte d'allumettes, un couteau de chasse, un T-shirt propre (enfin, il était propre au moment où Åna l'avait trouvé, car elle s'était faite attaquer par un cheval cracheur de feu et le T-shirt avait subi quelques dommages). Elle ne savait pas d'où venaient ses objets qui, en somme, lui avaient été très utiles. Le marteau lui avait permis de réparer sa cabane, et de planter le crochet auquel elle accrochait ses prises ; les allumettes lui permettaient d'allumer un feu pour se réchauffer et manger chaud, sans parler du couteau de chasse qu'elle avait toujours sur elle en cas d'attaque de monstre. 

    Mais elle n'avait bientôt plus d'allumettes, et elle n'avait qu'une seule drachme en or.

    Elle regarda par le fenêtre de sa cabane. Un rayon de soleil resplendissant éclairait la mare en face de chez elle, et un bel arc-en-ciel s'était formé sur sa surface. Qui appeler en premier ? Elle pourrait peut-être avoir Eléa, ou Mo. Il n'y aurait qu'à lancer la pièce et elle pourrait revoir ses amis...

    Mais elle n'en fit rien. Elle avait l'impression que, si elle la gardait, la drachme pourrait lui sauver la vie. Elle n'allait pas la gaspiller inutilement. Même si elle disait à ses amis où elle était et même s'ils la croyaient, comment pourraient-ils la retrouver ? Åna avait l'impression que cette jungle n'existait nulle part sur Terre.

    Il y avait deux théories sur son bienfaiteur secret. Soit c'était sa mère (ce ne serait pas la première fois), soit cette déesse (car c'était une déesse, Åna en était presque sûre) mystérieuse qui l'avait placée ici, dans la Cloche, et attendait qu'elle fasse quelque chose avec ces objets.

    Åna était partie en Quête, une fois. Une bande de Lestrygons avait attaqué la Colonie et leur avait dérobé la Toison d'Or qui protégeait l'arbre de Thalia. Åna était partie avec Eléa, des Aphrodite, et Mo, des Apollon, pour la retrouver, et elle avait pu faire ses preuves : à elle seule, elle avait affronté plus de monstres et mené plus de combats que la plupart des demi-dieux de la Colonie. Ils s'en étaient sortis vainqueurs, alors que personne ne pariait sur eux, et avaient ramené la Toison d'Or à la Colonie. Mais, là-bas, c'était différent. Ils avaient reçu leur prophétie pour les guider, plus les conseils de Chiron ; même le dieu Hermès les avait aidés. Alors qu'ici, dans la Cloche, Åna n'avait aucune idée de ce qu'elle devait faire. On l'avait mise là environ un an plus tôt (elle avait compté 425 jours sur les murs de sa cabane, mais ça lui avait semblé durer plusieurs décennies), et elle n'avait toujours pas compris ce qu'on attendait d'elle. Du reste, ses journées étaient toutes les mêmes : elle se levait, elle chassait, elle réfléchissait un peu et puis elle abandonnait. Elle dormait des heures pour tenter de rattraper ses nuits, mais dans la Cloche, on ne dormait jamais vraiment ; alors elle était toujours épuisée. Et elle regrettait ses amis, son ancienne vie, la Colonie dont on l'avait virée.

    Cet endroit n'était pas réel, c'était une expérience, et elle le savait, la forêt était recouverte d'un immense dôme, qu'elle avait déjà vu, une fois. Faute de mieux, et parce qu'il fallait bein un mot pour le nommer, elle avait appelé cet endroit : la Cloche.

     

     


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  • Mc Gonnagall raccompagna Ilåna à l'infirmerie. C'était un endroit chaleureux, une pièce rectangulaire remplie de lits aux draps blancs.

    Quand Mme Pomfresh, l'infirmière, vit le bras sanglant d'Ilåna, elle poussa un petit cri.

    - Installez-vous là, dit-elle, lui désignant un des lits.

    Elle courut à l'autre bout de la pièce et revint presque immédiatement, une bouteille à la main.

    - Buvez ça, ordonna-t-elle à Ilåna.

    Ilåna but la potion. Aussitôt, la douleur dans son bras diminua et sa tête cessa de tourner.

    - Que s'est-il passé ? demanda Mme Pomfresh en appliquant quelque chose sur les plaies d'Ilåna.
    -Thorn, répondit Mc Gonnagall, l'air grave. C'était un manticore.

    Mme Pomfresh écarquilla les yeux, l'air terrifiée.

    - Un manticore à Poudlard ?

    Mc Gonnagall hocha la tête.

    - C'est étrange, ajouta-t-elle. D'habitude, les manticores ne s'attaquent pas aux sorciers. (Elle plissa les yeux en regardant Ilåna.) Je me demande ce que Mlle Stayne a de si particulier... Quand sera-t-elle remise ? demanda-t-elle à Mme Pomfresh.

    - Dans deux heures, elle ne sentira plus rien.

    - Très bien. Il faudrait qu'elle ait un entretien avec Dumbledore dès qu'elle ira mieux.

    En fait, Ilåna se sentait déjà très bien, mais elle ne dit rien, profitant de cette occasion pour rater deux heures de cous de potions.

    Mc Gonnagall revint la chercher deux heures plus tard. Elles marchèrent pendant quelques minutes à travers les couloirs du château avant d'arriver devant une immense gargouille qui représentait un aigle ouvrant les ailes.

    - Nids de cafards ! s'exclama Mc Gonnagall sans raison apparente.

    C'était un mot de passe. La gargouille pivota : derrière elle se trouvait un escalier en colimaçon qui tournait lentement sur lui-même. Ilåna et Mc Gonnagall montèrent sur la première marche, et l'escalier les fit monter lentement jusqu'à un palier où se trouvait une grande porte sculptée d'un motif de griffon.

    Mc Gonnagall frappa trois coups à la porte, qui s'ouvrit automatiquement.

    Ilåna avait entendu dire par les autres élèves qu'être convoqué au bureau de Dumbledore était une chose très rare, qui se produisait seulement lorsqu'on avait commis une faute très grave ou, au contraire, lorsqu'on recevait une récompense pour service rendu à l'école. Elle se demanda si elle devait se sentir flattée ou anxieuse.

    - Professeur, dit Mc Gonnagall, c'est Mlle Stayne.

    Le Directeur, qui était assis dans un fauteuil majestueux, hocha la tête.

    - Très bien, dit-il. Minerva, vous pouvez disposer.

    Mc Gonnagall hocha la tête d'un air solennel avant de s'en aller.

    - Ilåna, poursuivit Dumbledore, assieds-toi.

    Ilåna s'assit sur le siège en face de Dumbledore, mal à l'aise. Elle regarda autour d'elle : des instruments bizarres étaient disposés un peu partout ; ils émettaient des petits clics et des sifflements étranges. Des portraits d'anciens directeurs étaient accrochés derrière le fauteuil de Dumbledore. Si deux d'enre eux avaient levé la tête, l'air intrigués, les autres somnolaient tranquillement.

    Le Choixpeau magique était posé sur une étagère. Il sursauta légèrement à la vue d'Ilåna, mais ne dit rien.

    Ilåna voulut demander à Dumbledore pourquoi le Choixpeau avait réagi ainsi lors de la Répartition, comme s'il la connaissait et que quelque chose le dérangeait chez elle. Mais à vrai dire, le directeur l'impressionnait trop pour qu'elle ose le moindre mot.

    - Alors, dit doucement Dumbledore, tu t'es faite attaquer par un manticore ?

    - Il semblerait, marmonna Ilåna.

    Dumbledore avait un ton bienveillant, mais elle se sentait toujours mal à l'aise.
    Le directeur la scruta par-dessus ses lunettes en demi-lune.

    - Sais-tu pourquoi il s'est attaqué à toi en particulier ? demanda-t-il.

    - Non, répondit Ilåna. Il... Il a dit que j'étais une traîtresse, et que la première sorcière n'était pas la bonne. Il a parlé d'une maîtresse qui avait ordonné ma capture...

    - Pas la première sorcière, souffla Dumbledore.

    - Comment ?

    Dumbledore sembla hésiter.

    - Sais-tu ce que signifie ton prénom, Ilåna ?

    Ilåna hocha la tête.

    - Le Choixpeau m'a posé la même question, dit-elle. Ilåna veut dire « Qui ne sera jamais Åna », dans le langage de mes parents. Et Åna est ma sœur. Elle...

    Ilåna s'apprêtait à parler à Dumbledore des visions de sa sœur, de sa conviction qu'Åna était encore en vie, et en danger. Mais elle n'en fit rien.

    - ... Elle a disparu peu avant ma naissance, dit-elle finalement.

    Dumbledore hocha lentement la tête.

    - Nous attendions une autre, dit-il.

    - Åna, dit Ilåna.

    - Oui. Ce que tu dois savoir, c'est qu'à Poudlard, nous sommes informés par magie de chaque naissance de sorcier en Grande-Bretagne, que nous inscrivons d'office ici. C'est plus facile à gérer, en particulier pour les Nés Moldus, dont les parents n'ont aucun moyen de contacter l'école et encore moins de savoir que leur enfant est un sorcier. Mais ta mère ne semblait pas connaître cette pratique, car quelques mois avant la naissance de ta sœur, elle m'a rédigé une longue lettre stipulant la naissance d'une sorcière du nom d'Åna. Nous l'avons inscrite à Poudlard, mais elle n'est jamais venue.

    Ilåna sursauta en entendant parler de sa mère et de sa sœur par un homme qu'elle connaissait à peine. Que savait-il sur elles ?

    - Ta mère ne nous a jamais réécrit, poursuivit Dumbledore, pas même pour nous signaler ta naissance. Mais nos détecteurs de magie nous ont fait savoir qu'une sorcière était née White Horse Road, et c'est pour ça que tu es là.

    L'amertume d'Ilåna revint : Ilåna, celle qui ne serait jamais Åna. Sa mère avait prévenu Poudlard à la naissance de sa sœur, qui n'était même pas une sorcière, mais elle n'avait rien fait à la sienne.

    Elle repensa à la réaction de son père, lorsqu'il avait su qu'elle était une sorcière. « Ana est une sorcière », avait-il dit, tout excité. Ana étant son surnom habituel, Ilåna n'avait pas relevé. Mais aujourd'hui, elle comprenait : Bruce avait projeté Åna, sa première fille, en elle, car il savait depuis toujours que sa fille serait une sorcière. « La première n'était pas la bonne », avait dit le manticore, et Ilåna comprit à cet instant qu'il parlait d'Åna. Elle était la bonne, la sorcière que sa mère avait prédite à la naissance de sa grande sœur.

    Cela n'expliquait pas pourquoi le manticore s'était attaqué à elle, cependant, ni comment sa mère avait pu prédire une telle chose.

    - Professeur ? fit Ilåna.

    - Oui ?

    - Est-ce que ma mère était... Une sorcière ?

    - Non, dit Dumbledore. C'est une femme puissante, mais pour d'autres raisons.

    Il y eut un silence. Ilåna ne comprenait plus rien.

    - Bon, dit Dumbledore en se levant. Je pense que tu as eu ton lot d'émotions pour aujourd'hui...

    - Professeur ? demanda brusquement Ilåna. Qu'est-il arrivé au... professeur Thorn ?

    - Je l'ai pulvérisé, répondit Dumbledore le plus normalement du monde. Ce n'était pas beau à voir, mais les manticores sont insensibles au feu, et il ne valait pas la peine qu'on use un Sortilège Impardonnable contre lui. La seule arme capable de le blesser est le bronze céleste... Mais je me suis débrouillé autrement.

    Ilåna préféra ne pas demander de détails. Elle était soulagée de savoir que le monstre était hors d'état de nuire.

    - Il va falloir renforcer les barrières anti-monstres de Poudlard, déclara Dumbledore. Bonne journée, Ilåna, tu peux y aller.

    Elle sortit du bureau du directeur et remonta à la tour de Gryffondor, où elle fut assaillie de questions.

     

    - C'est vrai que tu étais chez Dumbledore ?

    - Qu'est-ce qu'il te voulait ?

    - C'est à propos de la malédiction du 5e cercle ?

    Tiens, elle l'avait oubliée, celle-là.

    - Que s'est-il passé ? demanda Fiona. Pourquoi tu as loupé le cours de potions ?

    Ilåna fit signe à Fiona et Mylon de se mettre à l'écart, et elle leur raconta tout : Simon Grant, le monstre, l'infirmerie, puis sa visite chez Dumbledore. Cependant, elle n'évoqua pas ce qu'elle avait appris sur sa sœur et sa mère.

    - C'est tout ce qu'il voulait ? s'étonna Mylon. Que tu lui racontes l'histoire du manticore ?

    - Oui.

    Mylon ne semblait pas la croire, mais il ne dit rien.

    - Un manticore, à Poudlard... souffla Fiona. Loués soient les dieux, tu n'as rien !

    - Et alors ? reprit Mylon. Dumbledore t'a-t-il expliqué ce que ce monstre faisait à Poudlard ?
    Ilåna secoua la tête.

    - Non... Il m'a seulement dit qu'il renforcerait les barrières anti-monstres.

    - Il ferait bien, dit Fiona. Je ne savais même pas que les manticores existaient, mais j'en ai entendu parler. Ces maudits scorpio-lions...

    -Attends, tu as dit scorpio-lions ? coupa Ilåna.

    - Oui, pourquoi ?

    - Non, rien.

    Ilåna n'avait vu qu'un homme-scorpion. Peut-être n'avait-il pas pris sa forme véritable. Heureusement, car sinon, la ruse du 5e cercle n'aurait pas marché.
    Ce qui amena Ilåna à repenser à ces grands anneaux de bronze.

    - Les gars, dit-elle. Demain, il faut qu'on aille prévenir Mme Bibine.

     

    Le lendemain, après le cours de sortilèges, Ilåna, Fiona et Mylon se rendirent en salle des professeurs.

    Un petit homme chauve entrouvrit la porte, sans les laisser entrer.

    - Vous désirez ? demanda-t-il.

    - Mme Bibine, dit Ilåna.

    Elle sortit dans le couloir quelques instants plus tard, l'air exaspérée. Ses yeux brillants lançaient des éclairs.

    - Je donne mon cours dans vingt minutes, annonça-t-elle d'entrée de jeu. Qu'y-a-t-il ?

    - C'est le 5e cercle de l'exercice d'hier, expliqua Ilåna. Il porte un maléfice.

     

    Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent sur la pelouse où le manticore avait attaqué Ilåna.
    Mme Bibine regarda le cercle d'un air soupçonneux.

    - C'est un anneau comme les autres, dit-elle. Situé sur un trou d'air, oui, ce qui le rend plus difficile à traverser...

    - Essayez vous-même, coupa Ilåna.

    Fiona et Mylon écarquillèrent les yeux. Bien sûr, Mme Bibine était très douée en vol, et la loi tacite de la légende disait que la malédiction ne la frappe pas. Mais Ilåna voulait tenter le coup, car c'était le seul moyen qu'ils avaient de convaincre Mme Bibine. De plus, elle était certaine que le maléfice frapperait leur professeur également.

    - Très bien, dit Mme Bibine, qui tendit le bras.

    Aussitôt, un magnifique balai aux branches bien lisses surgit de nulle part et sauta dans sa main. Mme Bibine enfourcha le balai, s'éleva et commença le parcours comme un de ses élèves, sauf qu'elle le fit à une vitesse vertigineuse, sans aucune difficulté. Au cinquième cercle, elle fut pourtant propulsée au sol avec la force d'une explosion.

    - Je vois ce que vous vouliez dire, grommela Mme Bibine en se levant.

    Elle sortit sa baguette, la pointa sur le cercle et dit : Finite Incantatem !

    Il ne se passa rien de visible, mais Ilåna sentit le maléfice se dissoudre.

    - Il faudrait que quelqu'un aille là-haut pour vérifier que ça a marché, dit Mylon.

    - Moi ! s'exclama Fiona.

    Mme Bibine fit venir un balai d'entraînement et Fiona s'éleva dans les airs.

    Elle paraissait surexcitée. Elle passa les quatre premiers cercles et, bien qu'avec difficulté, le cinquième. Puis elle redescendit au sol.

    - Bien, dit Mme Bibine.

    - C'est super ! s'exclama Ilåna.

    - Voilà qui sera mieux pour la prochaine fois, déclara Mme Bibine. Maintenant, si vous voulez m'excuser, j'ai un cours à donner.

    Le problème du 5e cercle résolu, Ilåna, Fiona et Mylon se rendirent en cours de métamorphoses. Ilana marchait un peu derrière, pensive. Elle était fière d'avoir résolu la malédiction, mais plusieurs choses la gênaient toujours. Tout d'abord, la question du pourquoi, pourquoi la malédiction les avaient épargnés, elle, Bastian Corolle et quelques autres. Et puis, elle pensait toujours au manticore, elle se demandait comment elle s'en serait sortie sans ce cercle – elle aurait sûrement trouvé autre chose, oui, certainement – et enfin, ce que Dumbledore lui avait dit au sujet d'elle et de sa sœur la troublait.

    Perdue dans ses pensées, elle percuta quelqu'un. Sous le coup du choc, ses parchemins et ses livres tombèrent par terre. Les affaires du garçon tombèrent aussi, et un flacon d'encre se vida.

    Le garçon s'agenouilla, sortit sa baguette et commença à nettoyer les tâches d'encre. Il était grand, brun et portait une cravate de Serdaigle : il fallut quelques instants à Ilåna pour reconnaître Simon Grant.

    - Tout va bien ? demanda celui-ci en levant les yeux sur elle.

    Ilåna sentit la température de son corps grimper tout à coup.

    - Ça... ça va, dit-elle.

    - Tu t'appelles comment ? demanda Simon.

    - Stayne, bredouilla Ilåna. Il- Ilåna Stayne.

    - Enchanté, Ilåna, fit Simon en souriant.

    Il avait un sourire sûr et beau, comme celui d'Alby Trainor, et un peu déstabilisant.

    - Et- Et toi ? dit Ilåna. Tu es Simon Grant, c'est ça ?

    Simon rit.

    - Oui. Comment tu le sais ?

    - C'est, heu, une amie qui me l'a dit...

    Ilåna se maudit intérieurement. Qu'est-ce qu'elle faisait ? Elle allait arriver en retard à son cours.
    Simon l'aida à ramasser ses affaires.

    - Tu as cours de quoi ? demanda-t-il.

    - Métamorphoses, dit Ilåna.

    - Bonne chance, alors, dit Simon en riant. Cette vielle Mc Gonnagal n'a pas fini de nous faire copier des rouleaux de parchemins !

    Ilåna rit timidement.

    - Bon, fit Simon, c'est pas tout ça, mais il faut que j'y aille. (Il scruta Ilåna de ses grands yeux bleus.) Bye !

    - Salut, dit Ilåna.

    Et Simon s'en alla.

    Ilåna courut rejoindre Fiona et Mylon, qui l'attendaient plus loin.

    - Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Mylon.

    - C'était Simon Grant, dit Fiona, toute excitée. Alors ? Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

    - Heu, pas grand-chose, répondit confusément Ilåna.

    - Il avait l'air de te plaire, dit Mylon.

    - Pas du tout !

    - Rêve pas, il est en quatrième année, poursuivit-il.

    Il souriait. Ilåna aimait bien quand il souriait, il était trop sérieux, d'habitude.

    - Mais on va arriver en retard. Allez, venez.

    Sur ce, Mylon partit en courant. Ilåna pressa le pas pour le rejoindre, mais Fiona la retint.

    - Reste, dit-elle. Qu'est-ce qu'on en a à faire, de ce cours de métamorphoses ? On n'a qu'à sécher.

    Mylon bifurqua dans le couloir d'à-côté, sans s'apercevoir qu'elles ne le suivaient pas. Ilåna scruta Fiona. Elle, rater un cours ? Elle n'était pas la championne de l'assiduité, ni première de classe, mais elle était honnête. Jamais elle n'aurait l'idée de rater un cours.

    - Arrête, c'est pas drôle, dit Ilåna. Viens, on perd du temps.

    - Je suis très sérieuse, Ilåna.

    Ses yeux étaient devenus vitreux, son ton était étrangement monotone.

    - Fiona... murmura Ilåna. Qu'est-ce qui t'arrive ?

    - Tu n'as pas encore compris ? Je ne suis pas Fiona.

     

    Le cerveau d' Ilåna carburait à toute allure. Si ce n'était pas vraiment Fiona, alors que lui était-il arrivé ?

    - Où est Fiona ? demanda-t-elle. Que lui avez-vous fait ?

    - Ton amie va bien, dit Fiona d'une voix qui n'était pas la sienne, une voix caverneuse, mais féminine. J'ai seulement... emprunté son corps quelques instants. Ce n'est pas dans mes habitudes, mais cet endroit est saturé de magie blanche. C'était mon seul moyen d'entrée sans être aussitôt repérée.

    Ilåna avait déjà entendu cette voix. Dans un rêve. C'était cette même voix qui lui disait : « Ma toile est prête, elle n'attend plus que toi. »

    - J'aime beaucoup les sorciers, poursuivit Fiona. Oh, bien sûr, eux ne m'ont jamais aimée. Mais une magie si grande, si puissante qu'elle défie même celle des dieux... Il y a de quoi en être admiratif.

    Elle avait un regard dément. Ilåna paniqua.

    - Qui êtes-vous ? demanda-t-elle. Qu'est-ce que vous me voulez ?

    - Qui je suis n'a aucune importance, dit Fiona en écartant la question d'un revers de main. Je sais ce qui est arrivé à ta sœur. Mais si tu veux la retrouver, il va falloir coopérer.


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  • Cleptaris fut rattrapée par deux Phillins à la peau grise et à la carrure imposante, qui s'interposèrent en lui bloquant la route. Si l'un des deux était légèrement plus grand que l'autre, ils la dépassaient tous deux de plus d'une tête – une taille impressionnante chez les Phillins qui passaient rarement la barre des 1 mètre. Ils avaient chacun un œil unique, immense et gris, au regard sévère, et rien, sinon leur taille, ne permettait de les distinguer.

     

    - Je m'appelle Balthamos, dit le plus grand d'un air solennel, et voici mon collègue Athos. Nous sommes à votre service, Grande Sage.

     

    Oui, Athos et Balthamos, elle les connaissait. Ils étaient gardes du corps et serviteurs du Grand Sage – et désormais, c'était elle qu'ils servaient.

     

    - Heu... D'accord, dit Cleptaris. Vous pouvez me laisser passer ?
    - Nous devons d'abord vous montrer vos appartements, poursuivit Balthamos. Suivez-nous.

     

    Cleptaris préféra ne pas protester. Elle suivit ses deux gardes jusqu'à l'ascenseur central de la Tour d'Elfried. La cellule, de forme ovale, était transparente, de telle sorte que Cleptaris pouvait voir toute la ville s'étendre au-dessous d'elle à mesure qu'elle montait. La Tour, immense monument de pierre blanche, s'étendait sur des dizaines d'étages à flanc de montagne. Repère des Sages, mais aussi du Roi et de sa garde, il s'agissait du cœur de la Cité d'Elfried qui se déployait tout autour. Des milliers de bâtiments étranges, de coupoles, de maisons, de jardins et de champs, se dressaient en équilibre sur la roche. La rivière de la Destinée, quant à elle, prenait sa source sur un plateau au sommet de la montagne, et descendait en cascade jusqu'à l'océan.

     

    Cette cité était le principal lieu, voir le seul lieu de peuplement de Phillins sur Illios. Sur le reste de la planète s'étendaient des forêts multicolores, des chaînes de montagnes, des océans et de vastes étendues désertiques. Si de nombreuses zones restaient inexplorées par les Phillins, elles n'avaient aucun secret pour Cleptaris qui, involontairement, les voyait à travers le Secret du Temps. Des images de déserts rouges, de tempêtes de glace et de fonds marins envahirent son esprit et elle ferma les yeux, prise de vertige.

     

    L'ascenseur finit par s'arrêter sur un plateau surplombant toute la cité. Ils se trouvaient juste derrière le toit du dernier étage de la Tour, à une hauteur vertigineuse. Les rafales de vent faisaient tanguer Cleptaris. A cette hauteur, on pouvait imaginer qu'il n'y aurait plus aucune trace de Phillins, pourtant un bâtiment solitaire se dressait encore plus haut, à l'orée d'une forêt de pins rouges. Cleptaris s'avança sur le plateau.

     

    - C'est ici que nous vous laissons, dit Balthamos. Il nous est interdit d'avancer plus loin, sauf si vous en faites la demande. Un interrupteur vous permet de nous contacter si besoin.

     

    Cleparis hocha la tête. Ses deux gardes repartirent en sens inverse tandis qu'elle grimpait la montagne jusqu'au long bâtiment rectangulaire aux murs vitrés – la demeure du Grand Sage. Personne à part lui n'avait le droit d'y entrer, en théorie ; mais alors qu'elle était encore apprentie, le Grand Sage avait désobéi aux règles et lui avait laissé pénétrer la demeure secrète. La dernière fois qu'elle y était venue, le Grand Sage était mort dans ses bras –

     

    Cleptaris fit le tour du bâtiment avant d'y entrer. Avec ses murs entièrement vitrés, il semblait appartenir à la forêt. Juste à-côté coulait un filet d'eau appartenant à la rivière de la Destinée. Sous les arbres, Clepatris était à l'abri des rafales de vent ; elle en profita pour respirer l'air froid, écouter le clapotement de l'eau et savourer le calme profond du lieu. Quant à la demeure, elle était bien trop grande à son goût. Il fut un temps où les Sages s'entassaient dans des grottes ; et tout ce que les Rois avaient fait construire pour eux – la Tour, la demeure du Grand Sage – lui semblait démesuré et absurde.

     

    Elle inspira très fort, tentant d'oublier ses mauvais souvenirs et l'appréhension qui lui tordait le ventre ; avant d'entrer à l'intérieur. L'ensemble était constitué de trois grandes pièces, dans lesquelles flottait une odeur d'encens. Un bureau, dans l'entrée, sur lequel s'entassait déjà une épaisse pile de lettres ; une chambre avec un matelas posé au sol et une grande armoire ; ainsi qu'une salle de méditation, celle-ci entièrement vide. Située à l'ombre des arbres, elle était éclairée de quelques bougies et le sol recouvert de tapis aux teintes dorées. De salle de bains, il n'y en avait pas, car les Phillins préféraient les rivières– et en remontant plus haut dans la forêt, le cours d'eau était assez profond pour pouvoir s'y baigner. Quant à la cuisine ou la salle à manger, elles auraient été inutiles car les Phillins pouvaient tenir de plusieurs mois sans manger, et si le Grand Sage en éprouvait le besoin, il pouvait toujours descendre à la cantine des Sages dans le cœur de la Tour. Cleptaris ne tenait pas aussi bien que les Phillins, bien sûr, mais après des années au régime serré, elle passait sans problème une semaine sans manger. Elle descendrait sûrement assez souvent à la cantine, cependant.

     

    Elle décida de ne pas ouvrir les lettres, qui étaient sûrement des félicitations de part et d'autre pour sa nomination de Grande Sage. Qu'est-ce qu'elle s'en fichait, de ces félicitations ! Elle se retrouvait seule dans cette immense maison vide au sommet de la Tour, loin de ses amis, et pire que ça, elle avait perdu l'être qui lui était le plus cher, son père adoptif –
    Ne pleure pas, s'intima Cleptaris. Elle était forte, plus que ça. Elle savait se montrer digne, à la hauteur de ce que les autres attendaient d'elle. Mais qu'est-ce qu'ils attendaient d'elle, sérieusement ? Qu'elle reste en position du lotus en salle de méditation, à compter les heures et réfléchir au sens de la vie, jusqu'à sa mort ? Non, non, elle ne voulait pas de cette vie, elle n'en voulait plus. Elle méritait plus, elle méritait mieux, elle méritait d'être heureuse –
    Ça y est, les images reviennent, en force. Elles obstruent totalement son champ de vision, embrouillent ses pensées. Lui rappellent pourquoi elle a voulu devenir Sage – parce qu'elle voulait avoir les réponses à ses questions, comprendre le sens de la vie, percer la matière noire qui fait tourner l'univers. Elle n'en est que plus perdue, plus seule, plus embrouillée –
    Pourquoi ?
    Pourquoi ? –
    Les questions se forment dans son esprit, mais Cleptaris ne les comprend pas. Des images de grands singes, d'arbres aux fleurs immenses, de guerres stellaires défilent à toute vitesse, mêlées à ses propres souvenirs – la maison de ses parents brûlée, leur atterrissage sur Illios, le jour où elle s'est fait tondre les cheveux et poser son tatouage en pointillés, à sept ans à peine. Sa première rencontre avec Salia, qui deviendrait sa meilleure amie. L'éducation que leur donnait le Grand Sage, à elles et aux autres apprentis – observez la nature, respirez-la, vivez-la. Et la mort de son père adoptif. Et l'enfance du Grand Sage, à une époque lointaine. Et d'autres Phillins, visages colorés cyclopes, d'autres lieux, d'autres époques. Tout est mélangé, rien n'a de sens. Cleptaris à l'impression d'apercevoir un fil rouge qui relie tous ces événements, mais il s'effrite aussitôt qu'il apparaît. Et les questions reviennent, en boucle –
    Comment ?
    Quand ?
    Pourquoi ?
    ...

     

     

    La 2e épreuve de bac passée, Methryl rentrait chez elle par le bus flottant. Ses amis – Sophia, Markus, Lucas, Emma – discutaient de l'épreuve, mais elle avait perdu le fil de la conversation depuis bien longtemps. Les quatre heures lui avaient semblé bien longues pour répondre aux quelques 150 questions sur la vie extra-terrestre dans le système d'Alpha du Centaure. Ils avaient aussi dû traduire quelques textes de l'espagnol dans les langues de Lagos et de Farlia. Restaient des épreuves orales et écrites en langues, et c'en serait enfin fini.

     

    Methryl avait hâte d'obtenir les résultats. Si sa note était assez haute, elle empocherait une belle somme, ce qui pourrait aider ses parents et, qui sait, ils accepteraient peut-être d'économiser pour, disons, une excursion sur la Lune ?

     

    Methryl leva les yeux vers le ciel. La sphère blanche translucide brillait dans le ciel bleu, rassurante. Tout comme les étoiles, elle l'avait fascinée, petite. Aujourd'hui, elle se disait que la Lune devait être encore moins intéressante que la Terre, mais l'idée de poser rien qu'un pied dans la poussière lunaire la faisait rêver.

     

    - Methryl, tu m'écoutes ?
    - Hummm ?

     

    Methryl fit le point. Son amie Emma – grande, blonde, des yeux verts transcendants – la regardait d'un air sévère.

     

    - Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Methryl.
    - Emma voulait savoir si les Phillins vivent sur Farlia, dit Lucas en riant – grand et blond lui aussi, il avait une épaisse touffe de cheveux en bataille et le don d'énerver les gens.
    - Mais pas du tout ! s'exclama Emma.

     

    Elle se pencha par-dessus Markus et tenta de le frapper.

     

    - Ah bon ? fit Lucas, qui riait toujours en esquivant les gifles. C'est pas ce que t'as répondu, alors ? Methryl, explique-lui, cette enfant n'a rien compris.
    - Ben non. Les Phillins vivent sur Illios, dit Methryl. Tu savais pas ?
    - Mais si ! (Emma fusilla Lucas du regard). Mais il y en a quelques-uns sur Farlia, non ? Toutes les SET vivent sur Farlia...
    - Si tu parles des ambassadeurs qui viennent une fois par an pour la Comission Solar-Alpha, oui. Sinon... Bah non.
    - Voilà ! s'exclama Lucas. Je te l'avais bien dit !

     

    Emma fit la moue.

     

    - Oh non... J'ai mis n'importe quoi...
    - Ça dépend, dit Methryl. Après tout, t'as raison, y a bien des Phillins sur Farlia. Peut-être qu'ils le compteront bon.
    - Mais non... se lamenta Emma. Je suis nulle...

     

    Sophia secoua la tête.

     

    - Arrête de dire n'importe quoi, dit-elle. Il y a beaucoup de par cœur dans cette épreuve. Personne ne peut retenir tout ça.

     

    Sophia la regarda. Elle était petite, brune, aux yeux bleus. C'était la meilleure amie de Methryl, et de très loin.

     

    - Peut-être, décida-t-elle au bout d'un moment, que Methryl a réussi à se faire implanter une puce de mémoire. Mais (elle se tourna vers Emma), pour une personne normalement constituée, c'est normal que tu ne saches pas tout.
    - Je n'ai pas de puce de mémoire ! s'offusqua Methryl. Tu crois sérieusement que mes parents auraient les moyens de m'offrir ça ?

     

    Sophia – Fi – haussa les épaules.

     

    - Non, mais tu aurais pu t'en trouver une, avec tes Pillages.
    - Les gens les emportent avec eux, quand ils partent, répliqua Methryl. Et puis, si j'avais une PM, les robots l'auraient repérée et j'aurais été disqualifiée depuis longtemps.
    - Pas faux, dit Markus, qui ouvrait la bouche pour la première fois de la conversation.
    Markus était grand et large, il avait un visage rond, de petits yeux gris et une épaisse touffe de cheveux noirs. Malgré sa carrure et sa passion pour le sport, c'était le genre de mec nounours qu'on aime avoir près de soi, le genre d'amis sur lequel on peut compter.

     

    Et le genre qui faisait craquer Methryl, aussi.
    Elle espéra que personne n'avait remarqué qu'elle s'était pétrifiée dans son siège.

     

    - Tu as de la chance, dit Emma. Tu as une mémoire de dingue alors que je n'arrive même pas à retenir les capitales martiennes. Je ne ramènerai même pas 50 pièces à la maison...

     

    L'argent, songea Methryl avec amertume. Il n'y avait bien que ça pour motiver les gens, sur cette fichue planète. Le fait que les plus riches soient tous partis aurait dû arranger les choses, mais les ressources terrestres étaient épuisées, et les voyages stellaires coûtaient une fortune. Si Fi et Emma tenaient tellement à avoir une bonne note au bac, ce n'était pas tellement pour le diplôme, puisqu'il ne valait plus rien, mais pour la somme d'argent reçue à l'arrivée, en fonction de leurs résultats...

     

    Un silence passa, beaucoup trop lourd. Il faisait chaud, le soleil aveuglait Methryl à travers la vitre du bus.

     

    - Comment se passent tes Pillages ? demanda soudain Markus.

     

    Methryl se pétrifia.

     

    - Mhm, bien, bredouilla-t-elle. Enfin, ça peut aller. Pourquoi ?

     

    - Comme ça. Je me disais juste que tu es la seule d'entre nous à pouvoir t'en sortir, après le bac. Je veux dire, entre ta mention et l'argent des Pillages.
    - Vous pouvez venir avec moi, vous savez, dit Methryl. C'est pas interdit.
    - Ben si, justement, dit Fi.

     

    Ah oui.

     

    - Ouais, mais bon, personne n'a jamais vérifié... C'est sans danger...
    - Quand même, dit Fi. Ca se fait pas, ce que tu fais aux gens.
    - Mais ils s'en fichent ! Ils sont tous morts !
    - Ouais, mais ça te plairait, qu'on s'incruste chez toi pour voler tes richesses et l'héritage de ta famille ?
    - Si je suis morte, je crois que je m'en ficherais, répliqua Methryl.
    - Mouais, dit Markus. Je suis plutôt d'accord avec Fi, en fait.

     

    Ah.

     

    - Changeons de sujet, enchaîna Methryl. Vacances !
    - Oh, oui, soupira Lucas. Plus que deux semaines à tenir !

     

    Il se leva, suivi par Emma.

     

    - On s'appelle, ok ? Pour se voir, un peu.
    - D'accord.

     

    Methryl n'avait pas beaucoup de projets pour ces vacances, mais elle aimerait bien quitter l'Espagne, pour une fois. La perspective de passer du temps avec ses amis la réjouissait.

     

    A l'arrêt suivant, ce fut au tour de Fi et Markus de descendre, et Methryl descendit un peu plus loin.

     

     

    Edo prenait ses marques.

     

    Lorsqu'ils avaient laissé le vaisseau de ROSA dans le sous-sol du palais d'Im, il s'était séparé de ce qui faisait son foyer : ses photos, et ses livres. Il avait bien réussi à s'emparer de quelques clichés au passage, mais ses livres étaient bien trop encombrants. Dans le vaisseau qu'Im leur avait prêté, il n'y avait que deux cellules en plus du cockpit. Dans chaque cellule étaient disposés plusieurs lits superposés en métal. Au-dessus du sien, Edo avait accroché les quelques photos qu'il avait récupéré : il y en avait une de lui petit, entre les bras d'Elisa Blum, une femme ronde au regard pétillant qui avait fait partie de la Résistance de l'époque. Aujourd'hui, elle était morte, enterrée dans un cimetière de la reine Naan. Une autre image montrait deux aliens dont Edo avait oublié le nom, d'anciens membres eux aussi tombés sous les assauts ennemis. Et enfin, il y avait une vielle photo de la mère d'Edo, en médaillon, qu'il avait emportée pour ne pas oublier sa famille.

     

    Edo aimait les vieux objets – les livres, les appareils photos. Il n'était pas le seul, c'était ce qui lui avait permis de collecter tous ses ouvrages à travers les systèmes. Quant à ses appareils, ils sommeillaient dans la station spatiale de ROSA et lui manquaient un peu.

     

    Il s'avança dans le cockpit, où Nicolas conduisait le vaisseau silencieusement. La carte stellaire était projetée sur les vitres de l'appareil et une bière était posée sur le rebord.

    - Alors, champion ? fit Nicolas d'un ton abrupt. Où va-t-on trouver nos splendides guerriers, maintenant ?

     

    Edo toucha la carte stellaire et zooma sur le système solaire, puis plus précisément sur la planète Pluton, qu'il tourna jusqu'à leur piste d'atterrissage. Il pianota dans les commandes pour programmer le trajet.

     

    - Direction Pluton, dit-il, fier.

     

    Là-bas se trouvait une grande communauté industrielle, vivant sous le jouc d'Argonus. Y faire descendre un vaisseau du Royaume de Quartz était particulièrement risqué, mais Edo connaissait les pistes non surveillées. Edo espérait s'allier à la Dame du marais, ce qui leur permettrait de se constituer un stock de munitions et de fournir Im. Sur sa planète, elle dirigeait ce qui pouvait le plus s'approcher d'un réseau de Résistance et ils avaient le plus grand intérêt à s'allier à elle.

     

    - Bien, dit Nicolas. Mais c'est moi qui dirige ce vaisseau. Ne prends plus les commandes, à l'avenir.

     

     

    En même temps qu'elle appréhendait le Secret du Temps, Cleptaris découvrait que le Temps en lui-même n'avait aucune prise sur elle. Vivrait-elle 150 ans, comme la plupart des humains, ou plutôt 300, comme les Grands Sages avant elle ? Si elle mourrait ce soir ou dans mille ans, cela ne ferait aucune différence car son passé, son avenir n'existaient plus, il n'y avait que l'instant présent, répété à l'infini.

     

    Des images s'imposaient dans l'esprit de Cleptaris à chaque fois qu'elle laissait son esprit divaguer. Longtemps – mais elle ne sut dire combien de temps précisément – elle resta allongée dans la salle de méditation, en proie à des visions atroces. Elle n'avait plus conscience de rien, ni du monde, ni d'elle-même. Un de ses serviteurs lui apportait chaque jour à manger, mais elle ne touchait presque à rien. Voilà ce qui répondait à sa question – à force de vivre parmi les Phillins, elle avait appris à vivre quasiment sans manger.

     

    Un jour, les visions se firent si denses, si fortes, que Cleptaris en souffrait physiquement. Elle avait chaud et froid en même temps, la peur, la douleur et les souvenirs lui tordaient le ventre. Et elle se sentait seule, horriblement seule.

     

    Elle sortit en courant de cette demeure maudite. L'air frais lui fit un bien fou. Les images s'estompèrent, Cleptaris revint lentement à la réalité.

     

    Elle s'accroupit face au ruisseau et s'y rinça le visage. Sa tête tournait légèrement, mais elle pouvait de nouveau penser par elle-même.

     

    Imaginez que non seulement les civilisations, les espèces animales, mais aussi les plantes, les pierres et la planète elle-même aient des souvenirs. Des images, des sons, résiduels de toute leur histoire. Ces souvenirs millénaires s'étaient entassés sous terre, dans d'immenses cristaux translucides, qui formaient le Secret du Temps. Cette mémoire universelle, intemporelle, avait été percée à jour par un groupe de Sages qui exploraient leur monde, et avait sauté dans l'esprit de l'un d'entre eux – le Grand Sage. Depuis, le Secret du Temps passait de Grand Sage en Grand Sage, cherchant à tout prix à résider dans un être vivant. Bien sûr, au fil des millénaires, il n'avait fait que s'agrandir, car aux événements passés s'ajoutaient de nouveaux chaque seconde, tous uniques. Il existait même des théories selon lesquelles chaque planète possédait son propre Secret du Temps, mais comme ils étaient tous liés, celui qui en possédait un pouvait avoir accès aux souvenirs de tout l'univers.

     

    En lisant toute cette histoire avec l'esprit assez clair, on pouvait apercevoir la logique des événements, pronostiquer l'avenir. C'est pourquoi l'ordre des Sages avait pris tant d'importance, pourquoi leur ligne avait radicalement changé de direction. Comme tous les autres, Cleptaris avait cru que posséder le Secret du Temps était comme le Savoir Suprême, un moyen de comprendre enfin, d'un seul coup, le monde. Mais elle n'en était que plus perdue. Elle ne voulait plus de ces souvenirs et rêvait qu'on lui arrache la tête à coups de pioche. Peut-être que l'organisme des Phillins était plus fort, plus résistant, pour pouvoir vivre avec comme le Grand Sage qui l'avait élevée. Mais elle n'était qu'une petite humaine élevée sur Illios. Comment avait-elle pu s'en croire capable ?

     

    Elle regarda un instant son reflet dans l'eau. Elle avait un visage rond, des yeux gris, et des cheveux noirs ras. C'était comme ça – quand on commence la formation de Sage, on a le crâne rasé. Mais aujourd'hui, elle était la prêtresse suprême de la communauté et elle pouvait faire ce qu'elle voulait avec ses cheveux. Elle aimerait bien se laisser pousser les cheveux, pour voir comment elle serait avec une tête de fille.

     

    Au milieu de son crâne, son tatouage, maintenant complété, formait l'« e » recourbé du drapeau d'Europe, sa planète d'origine. C'était étrange, car, en même temps qu'ils l'avaient acceptée dans leur communauté, les Phillins avaient gravé son origine bien au milieu du crâne, pour que personne ne l'oublie.

     

    Ok, pensa Cleptaris. Ils voulaient qu'elle soie la Grande Sage ? Elle le serait.

     

    Elle prit deux gorgées d'eau et rentra dans la maison. Finies les lamentations, elle allait se montrer à la hauteur. Elle commença par ouvrir les lettres entassées sur le bureau – des félicitations, des informations qu'elle lisait à moitié, et dont elle jeta une grande partie. Le rangement du bureau fait, elle ramassa les plats moisis qui étaient restés derrière sa porte et les jeta dans la nature. Elle empila les assiettes pour les ramener à la cantine, et mangea ses graines de la veille. Elle commençait à avoir sérieusement faim, après tous ces jeûnes, alors elle décida de se prendre un repas costaud à la cantine, ce serait l'occasion de voir du monde. Elle n'avait pas de cheveux à laver, mais elle prit un bain complet dans le ruisseau derrière la demeure. Avant de partir, elle rangea son étagère et enfila une veste par-dessus sa robe de Sage. Elle emporta les assiettes et descendit la montagne pour la première fois depuis des lustres, avant d'emprunter l'ascenseur jusqu'à l'étage de la cantine.

     

    En entrant dans le bâtiment, elle fut saluée par des apprentis Sages qui avaient été ses camarades, durant sa formation. Les jeunes comme les vieux lui témoignaient des signes de respect, des « Bonjour, Grande Sage », qui la déstabilisèrent un peu. La cantine était un immense bâtiment réservé aux Sages, dont les murs étaient recouverts de vitraux aux douces lueurs vertes. Elle passa d'abord rendre les assiettes et demanda au chef de ne plus lui préparer à manger – elle descendrait dans la cantine, ce serait mieux pour elle. Elle saisit ensuite un plateau qu'elle coulissa en choisissant le plus de plats possibles. Les fumets d'Orrgul, de Rats de Stael, les céréales et les fruits lui ouvraient l'appétit.

     

    Alors qu'elle s'apprêtait à choisir une table en solitaire, elle fut interpellée et se retourna. Le roi Son Klá était debout près des cuisines avec plusieurs de ses conseillers et il s'avança vers elle.

     

    - Bonjour, Grande Sage, lui dit-il.

     

    - Votre Altesse, répondit Cleptaris en s'inclinant.

     

    Le roi sourit.

     

    - Bon retour parmi nous, enchaîna-t-il. Vous plairait-il de déjeuner avec moi dans mes appartements plutôt que de manger seule, dans cet environnement (il désigna la salle d'un geste de la tête) bruyant et désagréable ?

     

    - Heu... Comme vous voulez, répondit Cleptaris, surprise par cette demande.

     

    Elle reposa son plateau si appétissant et suivit le roi et ses conseillers à travers un dédale de couloirs.

     

    Le roi avait la peau d'un gris bleuté. C'était la première fois que Cleptaris le voyait autre part que sur son trône ou son piédestal et, même s'il était « grand » pour un Phillin, il ne la dépassait pas. Elle parcourra derrière lui la partie Est de la Tour, celle des appartements du Roi et de l'Armée, qu'elle ne connaissait pas. Ces couloirs, plus sombres et plus étriqués, semblaient construits dans une architecture totalement différente. Les murs étaient ornés de fresques bleues et dorées, les couleurs de la Royauté chez les Phillins, tandis que la partie des Sages était le plus souvent recouverte de vitres immenses ou de vitraux.

     

    Le Roi finit par demander à ses conseillers de le quitter et pénétra dans une salle à manger de taille modeste – la table n'était faite que pour tenir quatre personnes, six au maximum. Et, sur les côtés, deux escaliers en colimaçon semblaient conduire directement eux appartements du Roi.

     

    Cleptaris était mal à l'aise. Elle avait l'impression qu'elle n'aurait pas dû être ici.

     

    - Asseyez-vous, lui intima-t-il, chaleureux. Mes cuisiniers vous préparent des mets des plus délicats. Vous devez avoir faim. (Il frappa dans ses mains et deux Phillaines apparurent.) Falbha, Gerda, veuillez préparer l'apéritif de la Grande Sage. Soyez rapides.

     

    - Oui, Sire, dirent les domestiques en s'inclinant.

     

    Elles adressèrent un salut à Cleptaris avant de filer sur les côtés.

     

    - Excusez-moi, fit le Roi. Je n'aurais pas dû vous inviter alors que rien n'est prêt. Vous allez mourir de faim...

     

    - Ce n'est rien, répondit poliment Cleptaris.

     

    - J'espère qu'elles seront rapides, enchaîna Son. Nous avons beaucoup de choses, ici. Notamment de l'Älgos. Vous avez déjà mangé de l'Älgos ?

     

    Cleptaris secoua la tête. L'Älgos était un poisson, et il était si rare que le manger reviendrait du sacrilège pour un Sage. Mais elle ne dit rien.

     

    - Vous verrez, c'est succulent, dit le Roi. Oh, mais (il se frappa la tête avec une main.) Les Sages n'en mangent pas ! J'avais complètement oublié !

     

    - Ce n'est rien, répéta Cleptaris.

     

    - Oh, mais si ! s'exclama le roi. Je suis désolé ! Vous avez bien raison de ne pas en manger, d'ailleurs. Ah, les privilèges vous font souvent oublier le monde autour de vous. Heureusement que l'on a les Sages pour nous rappeler que la nature est précieuse.

     

    - Ce n'est rien, dit encore Cleptaris.

     

    - Vous savez, dit le Roi en parlant à toute vitesse, les dirigeants sont des êtres irresponsables. J'essaye d'être juste, mais je fais souvent n'importe quoi, parce que depuis mon palais, je ne vois pas grand-chose. Quand on est roi, on vous jette des tomates à la figure pour un oui ou pour un non. C'est une pression terrible, mais le pire, c'est que j'ai l'impression de faire de plus en plus n'importe quoi à mesure qu'on me critique.

     

    - Vous n'êtes pas très critiqué, dit Cleptaris. Le peuple vous aime.

     

    - Pas tant que ça. Mais vous, Grande Sage, êtes la personne la plus respectée du Royaume. Qu'est-ce que ça vous fait ?

     

    A cet instant, les deux Phillaines revinrent, portant des plats de graines, de légumes ainsi que des œufs d'Älgos.

     

    - Rangez ça ! s'offusqua le Roi. Ces animaux sont sacrés !

     

    - Seigneur, fit Cleptaris, je peux très bien...

     

    - Non ! répliqua le Roi, qui semblait vraiment perturbé. Enlevez-moi ça, vous autres.

     

    Alors que les domestiques retiraient les plats, le roi se redressa dans son siège, l'air mal à l'aise, honteux. Cleptaris se sentait mal à l'aise, elle aussi. Elle n'avait rien à faire là, elle voulait s'enfuir loin, au sommet de la montagne.

    D'autres plats furent apportés, et elle se servit timidement. Elle ne s'était pas rendu compte à quel point elle avait faim.

     

    - Alors... commença le roi, brisant un silence gênant. Vous possédez le Secret du Temps, désormais. C'est fascinant...

     

    - Seigneur, coupa Cleptaris. S'il vous plaît.

     

    Automatiquement, le Secret du Temps s'était réveillé dans son esprit, mais elle le chassa d'un battement de cils. Elle le maîtrisait mieux, désormais. Mais elle ne voulait pas en entendre parler.

     

    - Oh. Très bien. D'accord.

     

    L'œil unique du roi se baladait d'un coin à l'autre de la pièce, comme s'il évitait son regard. N'avait-il donc jamais reçu personne à dîner ? Bien-sûr que si. Mais jamais de femme humaine, se répondit Cleptaris. Elle était gênée de le mettre ainsi mal à l'aise.

     

    - Alors... reprit le roi. Vous intéressez-vous à la politique ?

     

    - Pas vraiment. (Cleptaris avait fini par se jeter sur son plat, elle mangeait comme une goinfre, mais peu importait.) En fait, dit-elle entre deux bouchées, les Sages sont désintéressés de la politique, donc je n'y connais rien.

     

    L'œil du Roi s'agrandit.

     

    - Vraiment ?

     

    - Oui, vraiment.

     

    Cleptaris ne pouvait s'empêcher de sourire. Ce jeune roi était bien naïf.

     

    - Eh bien... (Le roi tenta d'avoir l'air sérieux.) Regardez par vous-même, s'il vous plaît. Et dites-moi ce que vous pensez d'Argonus le Blanc. Une guerre fait rage sur Mars, et lui et ses armées en sont le cœur. Selon mes conseillers, lorsqu'Argonus aura gagné sur Mars, il pourrait très bien se diriger vers notre planète, et il faut que nous nous tenions préparés à la guerre.

     

    - Mars est bien lointaine, pourtant. Que viendrait-il faire par ici ?

     

    - Eh bien, je ne sais précisément ce qu'il recherche et pourquoi il s'attaquerait à nous, mais Argonus le Blanc a déjà un important poste au sein de la Commission, et une force de frappe impressionnante. Il a réussi à pénétrer le système des humains en imposant son contrôle sur Pluton et sur la plupart des provinces de Mars. Alors – d'après mes conseillers – nous devons nous tenir prêts. Nous sommes un peuple riche et organisé, tout ce que rejettent les Peuples de l'Ombre, alors... Il pourrait très bien venir nous déclarer la guerre.

     

    Cleptaris orienta ses pensées vers le Système solaire, et vers un dénommé Argonus le Blanc. Elle ne savait pas ce qu'il était, ni ce qu'il voulait, mais au prix d'un effort qui lui tordit le ventre, le Secret du Temps lui envoya la réponse. Elle vit un être presque immatériel, d'un blanc laiteux, aux yeux jaunes, se dresser à la tête d'une armée de Smaëlins, sur Mars. Des soldats humains tombaient par dizaines sous les coups de ces soldats surentraînés. Derrière eux, on pouvait apercevoir des vaisseaux extrêmement sophistiqués, de ceux qui pouvaient traverser plusieurs années-lumière en quelques heures, et qui envoyaient des missiles à des kilomètres. Des explosions surgissaient de nulle part, détruisant des maisons et des places. Mais les soldats humains semblaient ne pas se résoudre à se laisser envahir, puisqu'ils avaient déployé toutes leurs forces et construit une immense barrière de métal autour du palais.

     

    Cleptaris revint au présent, nauséeuse. Les images qu'elle avait vues ne devaient pas dater de plus de quelques jours.

     

    - Effectivement, dit-elle au Roi, il est puissant. S'il venait à nous attaquer, nous serions de toute façon sous-armés. Nous sommes un petit peuple pas vraiment habitué à la guerre. Mais ne crions pas avant d'avoir mal, rien ne nous prouve qu'il n'en veut pas seulement aux humains.

     

    Ça lui fit bizarre de parler des « humains » comme d'une entité différente à elle-même. Génétiquement, elle était humaine, bien sûr. Mais elle ne savait rien des humains, elle n'appartenait pas à leur peuple. Les humains avaient étendu leurs Royaumes sur la Terre, la Lune, Mars, Europe et Pluton. S'ils possédaient une grande partie du système solaire, ils ne s'étaient jamais aventurés jusqu'ici, dans le système d'Alpha Centauri – mis à part ceux qui siégeaient à la Commission, sur Farlia. C'était peu.

     

    - Grande Sage, dit le Roi. Ne pouvez-vous pas... vous savez... Pronostiquer, comme l'ont fait vos prédécesseurs ?

     

    Il faisait référence à ces Grands Sages qui percevaient les Lignes du Temps, et pouvaient ainsi imaginer plusieurs théories très solides sur l'avenir. Mais, malheureusement pour lui, seuls quelques-uns y parvenaient, après des siècles d'apprentissage et d'approvisionnement du Secret du Temps. D'une part, elle était beaucoup trop jeune, d'autre part, Argonus se trouvait beaucoup trop loin pour qu'elle puisse visionner son passé sans périr sous l'effort.

     

    - Je ne peux pas, répondit-elle poliment. J'aimerais, mais ce n'est pas possible.

     

    - Ah, fit le Roi, déçu. Ce n'est rien.

     

    - Je ne m'y connais pas, en politique, reprit Cleptaris. Mais si vous voulez mon conseil, n'alarmez pas le monde entier pour une menace imaginaire.

     

    - D'accord, dit le roi en souriant. Ça me va. Merci pour vos conseils, grande Sage.

     

    - Mais de rien.

     

    Cleptaris avait fini les fruits et les crèmes qui formaient son dessert. Elle avait encore faim, mais elle se dit que ça devrait peut-être aller, là.

     

    Elle se leva, et le Roi se leva aussi.

     

    - Eh bien... Merci de m'avoir invitée, dit-elle.

     

    - Tout le plaisir est pour moi, répondit le Roi en lui serrant la main. Voulez-vous que je vous raccompagne ?

     

    - Heu... Non, merci, ça ira.

     

    - Si, vraiment. Je pense qu'il vaut mieux, pour éviter de vous perdre dans ce dédale de couloirs.

     

    - Eh bien, si vous y tenez...

     

    Le Roi prit son bras, pour la conduire de façon galante. Il écarta ses domestiques et la guida à travers le château, sans rien dire. Heureusement qu'il avait insisté, finalement, parce quelle aurait fini par s'y perdre.

     

    - C'était un plaisir de vous avoir, dit enfin le roi quand il la déposa dans l'autre aile de la Tour. J'espère que nous aurons la chance de nous parler à nouveau.

     

    - Évidement que nous en aurons la chance, dit Cleptaris. Vous êtes le Roi et je suis la Grande Sage. Nous nous reverrons sûrement dans des... dîners d'affaires ou quelque chose du genre... Pour parler du pays.

     

    - Non, dit le roi, je voulais dire... Enfin, peu importe. Portez-vous bien.

     

    - Merci, dit Cleptaris en retour. Bonne journée.

     

    ***

     


    Quand elle arriva dans sa demeure au sommet de la montagne, leur discussion raisonnait toujours à l'esprit de Cleptaris. Non seulement l'histoire d'Argonus et de la guerre, mais surtout la manière dont le roi s'était comporté avec elle. Elle était flattée, bien sûr, qu'il lui porte cette attention. Mais ça la dérangeait profondément, comme s'il n'en avait pas le droit.

     

    Sur le bureau, une lettre avait été déposée.

     

    Elle s'assit et l'ouvrit, histoire de se changer les idées. Elle ne connaissait pas cette écriture, mais c'était parce qu'elle ne l'avait jamais vu écrire. En lisant les premiers mots, elle entendit une voix d'outre-tombe.

    C'était le Grand Sage.


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  • Le passé.

    Les premières croyances, les premières religions. Le feu, puis l'écriture. Puis sciences, puis les guerres, l'art, l'amour, l'imagination, les découvertes, les idées, le renouveau, les révolutions, l'enfance, la nostalgie, les espèces disparues et apparues, la naissance, la mort, l'histoire, revue et corrigée, les mensonges, la vérité.

    L'avenir. L'espérance, le rêve, les objectifs, les buts. L'avenir imprévisible, étrange entremêlement de courbes et de lignes, de signes du zodiaque, de pressentiments, de peurs, de croyances et d'espoir.

    Le présent. Peut-être le plus flou des différents temps, car il est à la fois invisible et omniprésent.

    Cleptaris est debout sur un promontoire, le Sage Owen Grant face à elle. Il la nomme Grande Sage, clamant un discours dans la langue ancienne des Phillins. Elle vient de perdre son nom, aux yeux de la communauté. Son tatouage en pointillés, sur le crâne, le tatouage qu'on lui a fait lorsqu'elle est entrée dans sa formation de Sage, est à présent complété, symbolisant son passage à l'âge adulte.

    Elle voit la Cérémonie à travers les différents âges de ce monde. Au temple, aux Sages, à son public, se superposent d'autres cérémonies. Quelques centaines d'années plus tôt, elle voit celle du Grand Sage qui l'a élevée. Elle voit sa propre cérémonie, avec quelques secondes de décalages.

    Elle tente de se raccrocher à un élément du présent, pour chasse ces visions de son esprit. Le roi Son Klá est assis sur un trône au premier balcon. Il porte un somptueux costume turquoise et blanc.

    Pour un Phillin, il est étonnamment grand. Son œil unique est d'un sublime bleu irisé. Il porte un tatouage en pointillés, sur le front, car il a comme Cleptaris entamé une formation religieuse. Il ne l'a jamais achevée, car il s'est lancé dans une carrière militaire, a grimpé peu à peu les échelons avant de devenir roi de la communauté des Phillins, sur la planète Illios. Il est encore jeune, pourtant, mais c'est un roi juste, très attaché à la religion...

    Ça y est, les images ont pris le dessus. Cleptaris est de retour dans le passé. Des scènes floues, sans le son, mais qu'elle pourrait comprendre si elle le demandait, ont recouvert sa vision. Elle se sent malade, épuisée, par le poids énorme du Secret du Temps.

    La cérémonie s'achève, les Sages et leurs apprentis se lèvent pour la saluer. C'est étrange, mais le fait qu'elle soit humaine ne semble pas les déranger. Il la considèrent réellement comme une des leurs. Cleptaris serre la main et sourit, car la politesse l'exige. Elle a même droit à une poignée de main de Son Klá. Mais elle ne tient plus vraiment sur ses jambes. Elle veut partir, tout de suite.

    Lorsqu'elle a salué tout le monde, elle quitte en courant la salle de cérémonie.

    Lorsque le vaisseau arriva sur Mars, il se posa sur une petite piste d'atterrissage au royaume de Quartz. Edo et Nicolás furent aussitôt encerclés par les gardes du Seigneur en personne. Trois hommes se mirent à fouiller le vaisseau, tandis que les deux autres maintenaient Edo et Nicolás immobiles.

    - Qui vous a autorisés à fouiller notre vaisseau ? clama Nicolás.

    Edo le fusilla du regard. Le Seigneur Im n'était peut-être pas le plus puissant de Mars, mais ils avaient besoin de lui. Si Nicolás ne se taisait pas, ils risqueraient de perdre un allié précieux.

    Les hommes ne répondirent pas, mais Nicolás éleva la voix.

    - Quelqu'un peut me dire ce qui se passe ? Pourquoi perd-on du temps ainsi ?
    - Au cas-où vous ne l'auriez pas remarqué, rétorqua sèchement l'un des hommes, blond, des yeux bruns sévères, nous sommes en guerre. Nous vérifions que votre vaisseau n'est pas armé.
    - Bien sûr qu'il est armé, répliqua St Nicolás, c'est un vaisseau de combat, je vous signale.
    - Dans ce cas, vous n'êtes pas habilités à pénétrer nos terres.
    - Général, dit l'un des hommes. Nous avons trouvé des cabines de tir et des munitions, mais le matériel est vieux et très abîmé.

    Nicolás grogna. Edo avait omis de lui dire que son vaisseau n'était plus aussi en forme que sept ans auparavant.

    Le général hocha la tête, presque à contre-cœur.

    - Très bien, dit-il, venez avec nous.

    La trappe de bronze coulissa, révélant une longue échelle qui descendait dans le néant. Methryl attrapa les barreaux et, dans un bruit métallique, commença à descendre.

    Lorsqu'elle arriva au bas de l'échelle, un long tunnel s'ouvrait face à elle, éclairé par une rangée de néons. Les murs étaient couverts de graph et de tag décolorés.

    Elle s'avança dans le tunnel silencieux, avant d'arriver à l'entrée principale de la ville. La cité souterraine d'Appalia était constituée de plusieurs rangées de maisons basses, plus ou moins collées aux parois du tunnel. Plus Methryl s'avançait, plus le plafond était haut et les maisons s'agrandissaient.

    Sur la place principale de la cité, une coupole s'ouvrait à la lumière du jour. Les murs, blancs et incurvés, recevaient et renvoyaient l'éclat du soleil.

    La ville était déserte depuis la Grande Révolution, et seuls quelques rats et cafards troublaient le silence ambiant, en plus du bruit sourd de la ville au-dessus. Malgré les nombreux travaux effectués pour rendre le souterrain accueillant, on sentait des relents d'humidité.

    Methryl entra dans une grande maison bleue et blanche, avec un petit parterre de fleurs qui avaient grimpé sur la barrière et la façade. La porte n'était pas verrouillée, elle s'ouvrit en grinçant légèrement. La sonnette indiquait « Famille Hamondo ».

    Des cadres poussiéreux pendaient dans l'entrée. Un père, une mère, la trentaine environ, leur garçon et leur fille, qui couraient entre leurs jambes. Methryl s'accroupit et sortit son robot de son sac. C'était un petit Klepto-5, pliable, avec une tête rectangulaire et trois bras articulés. Elle scanna la cuisine, la salle de bains, ainsi que l'une des chambres, puis programma le robot pour qu'il les fouille de lui-même.

    - Vas-y, chuchota-t-elle en lui donnant l'impulsion. A tout à l'heure.

    Le robot partit explorer la cuisine tandis que Methryl fouillait le salon. Elle recherchait des pièces, des bijoux, des objets, n'importe quoi dont elle pourrait se servir ou tirer de l'argent. Il y avait un vase antique et plusieurs tableaux, mais malheureusement c'étaient des copies. Elle ouvrit une boîte de couture et découvrit des petits boutons dorés, sans valeur, mais pleins de charme. Elle en glissa un dans sa poche.

    Elle chercha dans les tiroirs où elle trouva de la vaisselle précieuse et un écritoire en argent plaqué, qu'elle empaqueta dans du papier-bulle. Klepto arriva vers elle, portant sur son dos l'argenterie qu'il avait trouvée dans la cuisine.

    - Merci, dit Methryl en la mettant dans son sac.

    Elle repéra deux ordinateurs, mais ils avaient déjà été pillés et il n'en restait que quelques pièces sans intérêt. Elle vola une statuette et quelques vêtements trouvés dans la chambre des parents. En fouillant l'armoire, elle trouva un chemisier bleu qui semblait être à sa taille, et elle ne put s'empêcher de la mettre dans son sac avec le reste de son butin. Comme elle n'avait plus de place, elle désactiva Klepto et sortit de la maison.

    Elle déambula tranquillement dans la ville, pensant à la famille qu'ils venaient de piller. Certes, ils étaient partis des années plus tôt, les parents comme leurs enfants étaient morts, et il ne viendrait pas à l'idée de leurs descendants de revenir dans la vieille maison familiale. Mais dans cette maison, tout était encore figé, comme s'ils allaient revenir d'un instant à l'autre. Le temps n'avait pas eu sur les maisons souterraines la même emprise que sur celles d'au-dessus, qui étaient vite tombées en poussière. Ici, les jouets étaient encore éparpillés dans la chambre de la petite fille.
    Ils étaient partis en laissant leur vie sur Terre, n'emportant rien d'autre que leur argent. Mais après tout, où était le mal de vouloir tout recommencer ?

    Methryl inspira fort et leva la tête vers les néons qui diffusaient une lumière bleutée dans le tunnel, grésillant légèrement. Voilà deux siècles que les derniers terriens pillaient les maisons de ceux qui étaient partis, et c'était illégal bien avant sa naissance. Elle n'avait jamais vraiment su pourquoi.

    Elle aperçut du mouvement non loin. Klaus, un Pilleur un peu plus âgé qu'elle, était occupé à détacher les rideaux d'une fenêtre. C'était un garçon blond, le visage rose, un peu rond. Il était debout sur le rebord de la fenêtre ouverte et tirait sauvagement.

    - T'y vas pas de mainmorte, commenta Methryl.

    Klaus lui sourit.

    - Methryl, tu tombes bien ! Aide-moi !
    - Heu... D'accord, fit Methryl.

    Elle grimpa sur un tabouret et aida Klaus à retirer les rideaux, d'un beau velours rouge bordeaux. Ils détachèrent ensuite la tringle à rideaux : elle était en or !

    - Oh, mon Dieu, fit Methryl.
    - C'est pour moi, fit Klaus en lui arrachant des mains.
    - Je t'ai aidé, répliqua Methryl en la reprenant. Elle me revient.
    - Tu rêves trop, ma petite Methryl, rétorqua Klaus.

    Il récupéra la tringle et descendit du rebord de la fenêtre.

    - Cette maison est une vraie mine d'or, dit-il. Regarde le reste dans mon sac.

    Methryl ouvrit le grand sac gris effilé. Elle en sortit une petite boîte remplie de pièces de monnaie.

    - C'est le jackpot, s'exclama-t-elle. Tu es certain que la maison est inhabitée ?
    - Sûr, fit Klaus en souriant. Et toi, tu viens d'où ?
    - Les Hamondo, plus au Sud. J'ai trouvé de l'argenterie et des vêtements.
    - Non, mais avant. C'était le bac aujourd'hui, non ?
    - La première épreuve. C'était ce matin.
    - Ça s'est bien passé ?
    - Plutôt, oui.

    Klaus était au collège avec Methryl, mais il avait arrêté l'école à 15 ans. Il gagnait sa vie en vendant les objets qu'il trouvait dans les maisons, et son commerce fonctionnait plutôt bien. Il avait un meilleur flair que Methryl en matière de pillage.

    - Bravo, fit Klaus solennellement.

    Methryl s'esclaffa.

    - Merci ! Mais, dans la mesure où je connais le sujet par cœur, c'était simple, en réalité.
    - Tu m'épateras toujours, toi.
    - Ah bon ? Je suis nulle en pillage, et je n'ai aucune chance de rassembler assez d'argent pour quitter un jour cette maudite planète. Je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie.
    - Pourquoi tu veux autant partir ?

    Klaus s'agenouilla. Il désactiva son robot, un Klepto-2 bleu ciel, plus grand que celui de Methryl, et le rangea dans son sac.

    - Et toi ? rétorqua Methryl. Tu n'as pas en vie de t'élever un peu, de voir le monde ?
    - Pas vraiment. Je ne pense pas que ce soit mieux qu'ici. Pourquoi ça le serait ?
    - Ça l'est forcément. Cette planète est morte.
    - Je ne crois pas, dit Klaus. Mais pense ce que tu veux, après tout.
    - Quand tu seras le dernier humain sur Terre, et que tu te feras dévorer par les animaux du futur, tu verras bien que j'ai raison, dit Methryl.

    Klaus boucla son sac, et ils remontèrent tous deux à l'air libre.

    Lors de la Grande Révolution de 2800, les hommes, devenus trop nombreux, avaient quitté la Terre pour Mars, Europe et Pluton. Idriss Aslan, président de la Turquie à l'époque, avait rassemblé les peuples du Moyen-Orient pour une migration vers Mars, où il avait fondé le royaume de Quartz. Il y avait fait construire des palais de toute beauté, pareils à ceux de sa région. Des siècles plus tard, c'était le Seigneur Im, de son vrai nom Ibrahim Asil, qui avait repris la tête du Royaume et tentait tant bien que mal de le défendre contre les Smaelins , rassemblés sous la bannière d'Argonus, qui encerclaient le pays.

    C'était lui qu'Edo avait repéré, au cours de ses voyages stellaires. Son armée n'était pas la plus puissante, mais ils avaient véritablement intérêt à s'allier contre Argonus.

    Ils traversèrent un désert de sable rouge. Une tranchée avait été creusée à quelques mètres, entourée de barbelés, et ils entendaient des tirs et des explosions au loin. Edo ne vit aucun Smaelin ni aucun indice de leur présence ; mais ces bestioles étaient connus pour se cacher sous le sable et se fondre dans leur élément, un des nombreux atouts qui avaient fait d'eux le plus grand peuple guerrier qui soit.

    Les gardes, qui étaient cinq, les encerclaient en rang serré. Ils portaient tous des masques, qui transformaient le CO2 de l'atmosphère en oxygène en rejetant du carbone. Ces masques étaient nécessaires à leur survie mais le reste de leur corps s'était adapté à Mars avec le temps. Quant à Edo et Nicolás, ils étaient tous deux des Neanthros, ces humains tous terrains, qui s'adaptaient rapidement à tous les environnements. Le corps de Nicolás avait acquis ces facultés au cours de ses voyages, mais Edo était né ainsi.

    Entourés par les cinq gardes, Edo et Nicolás traversèrent une ville de maisons rouges marquée par le passage de la guerre. Les vitres étaient brisées, les maisons défoncées. Des explosions avaient laissé des cratères noirs au milieu des rues.
    Les gardes les conduisirent jusqu'au palais de Quartz, qui se découpait, immense, dans le ciel rouge-orangé. Il était immense, fait de tours et de coupoles orange et doré. Il rappelait les riches palais du Moyen-Orient.
    Il traversèrent une multitudes de salles, décorées de mosaïques multicolores, avec d'immenses lustres, des peintures au plafond. Certaines salles étaient enveloppées dans une brume humide, rafraîchissante. Certains lieux étaient de véritables observatoires, avec des lunettes astronomiques, des miroirs de divination qui donnaient sur tout le royaume. Ils traversèrent une grande cuisine où rôtissaient des Hùmann, créatures gigantesques et presque mythiques, qui ne vivaient que dans des régions éloignées de Mars. Enfin, ils parvinrent dans une salle de stratégie militaire.
    La lumière descendait dans toute la salle à partir d'une unique bougie, reflétée par des dizaines de cristaux. Au centre, sur une longue table, se déployait une maquette du royaume de Quartz et de ceux environnants. Des hologrammes représentaient, en temps réel, les mouvements de l'armée du Seigneur Im et des Smaëlins, ligués sous les ordres d'Argonus, qui tentaient de prendre le royaume.

    A leur entrée, les militaires qui se trouvaient dans la pièce sortirent. Les gardes surveillèrent Edo et Nicolás quelques instants, avant de s'écarter à l'arrivée du Seigneur Im.

    C'était un roi jeune, mince, la peau mate, des cheveux bruns et épais. Il portait un uniforme militaire rouge et doré. Il murmura quelques mots à l'oreille d'un garde, avant de se tourner vers Edo.

    - Bonjour, mon jeune ami, lança-t-il en lui serrant la main. Comment allez-vous, depuis la dernière fois ?
    - Bien, répondit Edo en s'inclinant. Je vous présente St Nicolás.
    - Je suis honoré, dit le seigneur en serrant solennellement la main de St Nicolás, de rencontrer enfin le grand Résistant dont on m'a tant parlé.
    - Oui, oui, moi de même, répondit St Nicolás d'un ton cassant. Ne perdons pas de temps en politesses. La raison qui m'amène est, comme vous le savez peut-être, une cause urgente.
    - En effet, dit Im, avec un accent arabe marqué. Asseyez-vous, je vous en prie.

    Il tapa des mains et trois sièges flottant surgirent du sol, autour de la grande maquette. Alors qu'ils s'asseyaient, des serviteurs apportaient du thé et des pâtisseries orientales qu'ils déposèrent sur un coin de la table. Le fumet fit frémir Edo, mais il n'y toucha pas.

    - Edo vous a exposé mon projet, c'est bien ça ? demanda St Nicolás.

    Il avait les mains jointes sous son menton et semblait parfaitement à son aise ; au contraire d'Edo, qui s'était figé sur son siège.

    - Tout à fait. Vous souhaitez reformer la Résistance, reprendre le combat contre Argonus. Et, dans ce combat, je suis volontiers avec vous, car Argonus et son armée de Smaëlins pillent mes richesses et assassinent mon peuple depuis bien trop longtemps. Mais Argonus possède désormais une place importante à la Commission, en plus de son armée qui est sans doute la plus étendue de Solar-Alpha. Il vous a déjà battu, il y a sept ans de cela. Comment être sûr que cette fois-ci, vous avez une chance ?

    St Nicolás claqua la langue, comme s'il s'était préparé à la question.

    - Eh bien tout d'abord, dit-il, je choisis mes Alliés. Nous ne serons pas une armée ouverte comme lors de la Première Guerre de Mars, une bande de bras cassés pêchés au hasard qui n'ont aucune compétence dans la guerre. La seconde ROSA sera une armée restreinte de guerriers dévoués, entraînés, puissants, provenant de tout le système, et capables de faire plier Argonus.

    Edo se crispa en entendant St Nicolás parler ainsi de la première ROSA. Certes, ils n'étaient pas des guerriers puissants, mais tous ces hommes et ces femmes s'étaient battus pour la paix, et ils en avaient payé le prix. C'était encore plus dur pour Edo, car ils avaient été sa famille pendant toutes ces années...

    - Et vous pensez avoir la compétence pour diriger une telle armée ? demanda le Seigneur Im.

    Il y avait de la méfiance dans sa voix.

    - Oui, répondit Nicolás. J'ai été anobli par la reine Naån, rappela-t-il. Quelle preuve vous faut-il de plus ?
    - Alors, vous aurez avec vous les meilleurs guerriers de Solar-Alpha, à condition de parvenir à les trouver et qu'ils acceptent de vous suivre, résuma Im. Quoi d'autre ?
    - Nous allons agir avec la discrétion, et utiliserons bien plus nos esprits que lors de la Première Guerre. Nous infiltrerons les bases d'Argonus et les détruirons de l'intérieur. Nous choisirons la discrétion, et nous serons loin avant d'être repérés...
    - Avec le colosse qui vous sert de vaisseau, remarqua Im, je doute que vous puissiez être discrets outre mesure. Et même avec un autre vaisseau, je doute que vous parveniez à infiltrer les bases d'Argonus. Votre évasion des Mines d'Ysmar a déjà été repérée depuis longtemps et les Traceurs vous recherchent dans tout le système. Sans le brouilleur qui protège mon Royaume, vous seriez déjà pris.
    - Vous vous êtes évadé ? s'exclama Edo, qui ouvrait la parole pour la première fois depuis le début de la conversation.
    - Hier après-midi, heure d'Ysmar, répondit Im. Il avait écopé d'une peine à perpétuité, pourtant, si mes souvenirs sont bons...
    - Je l'ai bien assez payée... grommela St Nicolás. J'ai vu des choses terribles, bien pires que dans le reste de ma vie de Résistant et guerrier. Sept ans sur c'te maudite planète, c'est assez pour vous détruire un Homme ! Alors je suis parti avant d'y laisser totalement mon esprit.
    - Eh bien, vous n'avez pas été tout à fait discret, répliqua Im. On vous a repéré bien assez tôt.
    - Oui, eh bien il n'empêche que je me suis enfui d'Ysmar, rétorqua Nicolás un peu plus fort. Connaissez-vous quelqu'un à qui cela soit déjà arrivé ?

    Im ne répondit pas. Edo prit timidement un biscuit.

    Ysmar était l'une des lunes de Lagos, capitale du système d'Alpha du Centaure. Cette planète à l'atmosphère composée de méthane et de souffre, au climat catastrophique, à la faune agressive, où les virus se développaient cent fois plus vite que sur Terre, était l'un des endroits les plus chaotiques et invivables de Solar-Alpha, en particulier pour un Homme. Depuis l'arrivée d'Argonus à la tête de la Comission, le nombre de condamnés aux Mines d'Ysmar avait doublé.

    Le biscuit d'Edo prit soudain un goût amer. Pour la première fois, il comprenait quel enfer son père de cœur avait enduré. Normal qu'il soit devenu plus bourru, plus dur...

    - Et en quoi puis-je vous aider ? reprit tout à coup le Seigneur Im. Mon armée est petite, et chaque jour plus affaiblie dans la guerre des Smaëlins. Je n'ai pas de richesses à vous offrir, ni même des connaissances à apporter. Alors...
    - Hé bien, il me faut un vaisseau, dit Nicolás. Comme vous le dites, le mien est trop vieux pour passer inaperçu. Il faudrait que je le cache sur votre planète, car il est inconcevable de le détruire. Et je devrais donc récupérer un autre vaisseau, assez rapide pour voyager entre les deux systèmes. Un Space Wind 35, par exple.
    - Je n'en ai que trois, dit Im, et ce sont des 25. L'un est pour le commandant de mon armée, l'autre pour la famille royale, le dernier reste inactif, dans une des caves du palais ; il servira de remplacement si l'un des deux autres est endommagé. Ils sont indispensables au Royaume de Quartz et je ne peux me permettre de vous en préter un.
    Nicolás souffla, rejeta la tête en arrière.
    - Pourtant, il me faut bien un véhicule si je veux dresser la barrière contre Argonus...
    Edo sentit la tension entre les deux hommes vibrer dans l'air. Le Seigneur Im se leva et tapa du poing sur la table.
    - Je vous propose un Air Blind 5800. C'est trop petit pour votre armée, mais assez grand pour quelques hommes. C'est ma dernière offre.
    - Bah voilà ! s'exclama St Nicolás avec un grand sourire. Quand on s'y met !
    - Écoutez moi bien, répliqua Im, je n'ai pas de temps à perdre avec vos gamineries. Mon royaume est en guerre, et je ne m'allierai pas à n'importe qui. On m'a vanté un guerrier légendaire, un Résistant, le seul homme assez pieux pour diriger une armée contre Argonus. Vous n'êtes pas cet homme, ou du moins, vous ne l'êtes plus. Si vous n'acceptez pas, vous ne recevrez aucune aide de ma part.
    - Ce n'est pas moi qui ai besoin de votre aide. Vous avez besoin du soutien de ROSA, pour remporter la guerre contre Argonus.
    - Vous avez tord, dit Im. Mon armée est cent fois plus puissante que celle de ROSA l'était.
    - Votre armée est en déroute.

    Le visage du Seigneur de Quartz se ferma. Sur la maquette, parmi les explosions indénombrables, les soldats rouge et doré du Seigneur Im tombaient par dizaines. Leur zone d'action était restreinte tandis que les Smaëlins progressaient vite. Néanmoins, les soldats d'Im continuaient d'envoyer des rafales sur l'ennemi, parvenant tout juste à les ralentir.

    - Il vous faut des renforts, dit St Nicolás.

    Im acquiesça sans rien dire.

    - Voilà ce que je vous propose, poursuivit le guerrier. Vous nous fournissez cet Air Blind et mettez mon vaisseau en sûreté. En plus de cela, vous nous promettez que votre armée sera un soutien à ROSA en temps voulu. En échange, nous organisons la Résistance à Argonus, et nous trouvons un partenaire capable de fournir le ravitaillement et les munitions nécessaires à votre armée.

    - Où allez-vous trouver cela ? souffla Im, désespéré. Nos caisses sont vides, et tous nos alliés sont tombés.
    - J'ai peut-être une idée, fit Edo.

     


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