• Pour l'instant

    Sept nouveaux élèves entrent à Saintouin. Parmi eux, Six viennent d'autre pays, et ont migré pour diverses raisons... Trois autres, habitués, vont les guider dans cette grande école située quelque part près de Bristol... Dix, choisis par Jenny Kayla pour former une classe hétéroclite, composée d'élèves de tous âges, de toutes origines. L'action se situe dans les années 70 et croise les destins de dix familles... J'espère que cela vous plaira :)

  • La route devenait de plus en plus sinueuse à mesure que la voiture s’enfonçait dans la compagne. Sous une épaisse couche de pluie, elle se heurtait sans cesse à des butes ou des racines. Cela faisait cinq heures qu’elle roulait. La dernière grande ville qu’ils avaient croisée était Bristol et depuis, aucune autre auto ne croisait leur chemin. Mélanie allait devenir folle.

     « De la pluie ! S’il y a quelque chose que j’ai compris, c’est que les légendes sur l’Angleterre sont fondées ! »

     Lizon était d’accord. Elle n’avait qu’une hâte, c’était de sortir en vitesse de cette voiture et de courir dans leur nouveau jardin en défiant Peter à la course.

     Peter, c’était son frère de six ans. Il acceptait de faire tout ce que Lizon voulait car elle le terrifiait. Même si elle devait souvent le menacer de mort, ils finissaient pas jouer ensemble et s’amusaient plutôt bien. 

     Dans leur village du Nord de la France, Lizon et Peter fréquentaient une école que leur père qualifiait de « minable ». Pourtant Lizon aimait bien venir en cours, apprendre le français qu’elle avait toujours eu un peu de mal à pratiquer, parce que c’était l’anglais qu’on parlait à la maison ; inventer des jeux de torture avec ses amis, ameuter l’école autour de sa corde à sauter (dernier cri), préparer des sketches en anglais… Lizon adorait jouer la comédie. Plus tard, elle voudrait prendre l’avion pour Hollywood et devenir une grande actrice internationale.

     Pour l’instant, elle déménageait dans la campagne anglaise où sa mère avait reçu un poste de présentatrice météo. Elle n’aurait pas beaucoup de difficultés, songea Lizon en examinant le paysage.

     Mélanie tourna le bouton de radio. La voix grave du Président Truman monta dans la voiture.

     « Mon Dieu, murmura-t-elle au bout de quelques phrases. Mon Dieu.

     Mélanie avait grandi à Moscou, mais elle appartenait à l’Etat français depuis des années. Le père de Lizon, son patron, refusait qu’elle se prononce sur la politique. Il était lui-même directeur d’un sous-parti, capitaliste, d'après ce que Lizon avait compris, alors que Mélanie était une simple gouvernante, sans idées politiques, sans famille. Ils se disputaient souvent à cause de cela.

     - Il ne le fera pas, dit Mélanie. Certainement pas.

     - Qu’est-ce qui se passe ? demanda Lizon sans vraiment y penser.

     Mélanie poussa un soupir. Elle baissa le son de la radio. 

     - Qu’est-ce qui se passe ? répéta Lizon.

     - Il… Il veut attaquer mon pays. »

     

     ***

     Mr Fruggus fut réveillé par des coups frappés à la porte.

     « John ? 

     Oh, non, pensa Mr Fruggus. Il plongea son regard dans la pluie qui martelait aux fenêtres.

     - John ? répéta la voix féminine. Tu ne vas pas me faire croire que tu dors…

     - Va-t’en ! cria Mr Fruggus.

     Ignorant son ordre, Jenny ouvrit la porte en grand.

     - Je te dérange ? demanda-t-elle avec un grand sourire.

     Il ne répondit pas. Jenny était la femme la plus lourde qu’il ait jamais rencontrée. Elle avait des jambes immenses, un petit visage rond, des cheveux bruns coiffés au carré et des vêtements sages. Elle se maquillait beaucoup et parlait sans cesse. En une semaine seulement, l’année précédente, elle avait réussi à se mettre à dos tous les professeurs de l’école. Mr Fruggus regrettait de l’avoir engagée mais, pour une raison qui échappait à tous, il n’avait jamais osé la renvoyer.

     - Qu’est-ce que tu me veux ? soupira-t-il.

     Jenny s’assit sur la chaise face à lui.

     - J’ai trouvé la solution à tes problèmes, dit-elle.

     - Et qu’est-ce que c’est ? Des vacances en Irlande ?

     - Mieux, John, répliqua Jenny. J’ai un plan.

     - Vas droit au but, ordonna Mr Fruggus, avec une envie très forte de se rendormir.

     Le sourire de Jenny s’élargit. Elle lui exposa son plan.

     Au bout de quelques minutes, elle avait parfaitement réveillé le directeur. Elle portait sous le bras une pochette rose, qu’elle ouvrit sur une série de photos. La première représentait une jeune fille rousse.

     - De un », dit Jenny.

     

    ***

    « On voit Londres, d’ici, lança Federico en se penchant à la fenêtre de sa nouvelle maison.

     - Ne dis pas de bêtises, souffla sa mère.

     - Où ça ? Où ça ?

     Les deux sœurs de Federico,  Maria et Francesca, accoururent, toutes excitées. Federico sourit et les hissa à la hauteur de la fenêtre.

     - Vous voyez la grande horloge, là-bas ? Je suis prêt à parier que c’est le Big Ben.

     - Waa… soufflèrent les deux filles. 

     - Qu’est-ce que tu racontes ? interrompit leur mère en se glissant entre eux. C’est l’horloge du village.

     - Oh, firent Maria et Francesca, déçues.

     Federico les reposa et elles détalèrent en se poursuivant.

     - Pourquoi tu les laisses pas rêver un peu ? demanda-t-il à sa mère.

     Elle le regarda dans les yeux, l’air triste.

     - Parce qu’on est en Angleterre, répondit-elle simplement. C’est ici que notre nouvelle vie commence. C’est ici que je veux vous voir grandir. »

     

    ***

     « Ce n’est pas grandir dans le sens habiter, précisa Jenny. C’est grandir dans le sens de l’espoir. Elle veut voir ses enfants changer

     Elle tira de sa pochette la photo d’un garçon de quatorze ans, peut-être, aux épais cheveux noirs et aux yeux d’un bleu pénétrant.

     - De deux », souffla-t-elle.

     

    ***

    « La rentrée va être un grand événement ! s’exclama la troisième jeune fille, du même âge que le jeune italien, aux cheveux blonds coupés au carré. Il faut que je te trouve des vêtements.

     - Tu es sûre ? fit sa sœur, qui avait les mêmes cheveux blonds, et semblait peu motivée.

     - Of course. Enfin, c’est la sixième ! Tu vas découvrir un nouveau monde. » Elle saisit une robe dans son armoire recouverte de posters et la lui tendit : « Tiens. Celle-ci est parfaite.

     Sa sœur eut une grimace de dégoût.

     - Ohhh, fais pas ta rabat-joie, Mylou, reprit la jeune fille, souriante. Tu veux quand même pas arriver à l’école avec cette tenue ?

     - Ma tenue ? » Mylou se leva d’un bond. « Tu te moques de ma tenue ?

     - La tenue, c’est la base de l’être humain, répliqua posément sa sœur. C'est ce qui fait de nous des êtres, et non des animaux.

     Mylou leva un bras. Elle semblait à deux doigts de la frapper, mais sa sœur n’était absolument pas effrayée.

     - Mylou ? Emma ? fit alors une voix féminine. A table ! »

     

    ***

    « Quatre », continua Jenny.

     

    ***

    « Cyrus ?

     La jeune fille était plongée dans un livre. L’économie populaire, ça s’appelait.

     - Cyrus ? répéta l’homme aux lunettes rondes qui était son père. Tu veux bien arrêter de lire cette… Chose ?

     Cyrus leva les yeux de son livre. Elle avait un regard si sûr… Seul son père osait la contrarier, et encore.

     - C’est intéressant, pourtant, répondit Cyrus. Par contre… (Elle jeta sur son siège un guide de voyage acheté à l’aéroport.) La compagne où tu m’emmènes est tellement banale que même ces veux guides n’en parlent pas.

     - Bon, tu veux quoi au juste ? s’emporta son père. Retourner en Californie ?

     - J’ai même pas compris pourquoi on bougeait, souffla Cyrus.

     - Oh, je sais pas, peut-être… Parce qu’on s’est fait expulser ? Ton grand frère, c’est à lui qu’il faut poser la question !

     - Mon grand frère ? (Cyrus haussa un sourcil.) Je ne l’ai jamais vu, je te rappelle.

     L’homme aux lunettes rondes sembla contrarié.

     - Atterrissage imminent, fit soudain une voix. Veuillez attacher vos ceintures. »

    La voix s'élança dans un monologue multilingue.

     Cyrus et son père s’exécutèrent, et aucun ne prononça plus un mot.

     

    ***

    « Cinq. »

    Une fille de seize ans, au visage bien dessiné. Jenny mettait beaucoup d’espoir en celle-ci.

    « Elle vient des Etats-Unis, expliqua-t-elle. Elle connaît le monde.

     - Est-ce que ce ne sera pas plus difficile, alors ? fit Fruggus.

     - Nous verrons… »

     

     ***

    « Je suis le roi du monde !

     Les nuages s’amoncelaient à l’horizon. Depuis la plage, on voyait clairement que la côte opposée était ravagée par un orage.

     - Dis ? Tu crois qu’on ira faire un tour ?

     Valerio avait grimpé sur les rochers. Son père, qui était resté en bas, ne lui répondit pas.

     Valerio et son père avaient beaucoup voyagé, depuis sa naissance. Il était né à Cuba, mais avait grandi au Brésil. Quand il eut dix ans, sa mère et son père se séparèrent et Enora - c’est le nom de sa mère - partit vivre en RDA. Ils déménagèrent également, au Portugal, pour en être « proche, mais pas trop » Ainsi Valerio put revoir sa mère, mais la crise économique faisant sombrer petit à petit le Portugal, le père de Valerio, qui était libéral, décida de déménager à trente km de Bristol.

     Ici, donc.

     Valerio n’avait pas vu la mer depuis des années. Ca remontait à des vacances qu’ils avaient passées, avec Enora, à São Paulo. Ils avaient joué ensemble, s’étaient baignées dans l’eau turquoise ; puis reposés sur la plage bondée de monde, noire, chaude. On lui avait acheté une glace. C’était l’une des meilleures journées qu’il avait passées jusqu’ici…

     Valerio regarda son père, qui ne disait toujours rien. Il semblait perdu dans ses pensées.

     Il s’approcha.

     - Dis, papa ?

    Aucune réponse.

     - Papa ?

     Son père grogna.

    - Oui ?

     - Tu penses que… Ce sera différent ? Ici ? Est-ce qu’on reverra maman ? » demanda Valerio.

    Aucune réponse.

     

    ***

    « Il a douze ans, dit Jenny. Il est bien frais. A sauté la cinquième.

     - Poursuivez. »

     

    ***

     « Ils se marièrent et vécurent heureux, pour toujours, dans le pays de la jeunesse et de la beauté éternelle. Fin de l’histoire.

     - Une autre ! fit Hugo.

     - J’aime pas la fin, dit Eléonore.

     La femme sourit. Elle avait de beaux cheveux bouclés, blond vénitien, noués en une natte élégante.

     Hugo et Eléonore, ses deux enfants, auraient bientôt huit ans. Elle se disait qu’ils étaient trop âgés pour les histoires, qu’ils avaient l’âge de comprendre le monde. Mais ils en demandaient encore, alors elle leur en racontait, c’était un pur bonheur pour elle. Peut-être qu'elle avait peur de les perdre, que cette naïveté la réconfortait, au fond.

     - Il est tard, murmura-t-elle. Je vous en raconterai une autre demain.

     - Demain, c’est la rentrée, rappela Eléonore d’une voix ensommeillée. Tu crois que notre école sera bien ?

     - Bien sûr qu’elle sera bien », dit la femme avec un sourire.

     

    ***

    « Huit », poursuivit Jenny.

     

    ***

     Ce soir, Théo sortait avec des amis. Un nouveau cinéma venait d’ouvrir en centre-ville et ils avaient, d’un commun accord, décidé d’y passer. Ils traversèrent d’un bloc le passage piéton de la rue Cliff. Cinq garçons dans l’air de leur temps, vestes en cuir, cheveux rebelles,  yeux sûrs. Trois d’entre eux vivaient en Angleterre depuis toujours, quant à Maël et Théo, ils venaient de déménager. Cependant, ils parlaient très bien l’anglais et s’étaient si vite intégrés que leurs origines disparaissaient déjà. Ce monde leur offrait tant de perspectives… Théo regrettait seulement de ne pas être plus près de Londres. Ils avaient la mer à deux pas et pouvaient se rendre à Bristol en voiture. La mère de Théo voulait qu’il puisse fréquenter une grande école. Sa mère… Théo frémit. Sa mère, il n’en pouvait plus, vraiment plus. Il n’en pouvait plus de son air supérieur, de son sourire forcé, de ses exigences, de son narcissisme…

     « Cinq places pour Parabole », demanda Maël, tirant Théo de sa rêverie.

     Parabole. Le dernier film d’action, qui faisait fureur en ce moment. Théo avait payé avec ses économies. Sa mère aurait certainement refusé qu’il le voie, c’est pour cela qu’il ne lui avait pas demandé la permission.  Elle le croyait chez Kevin qui l’avait invité à dormir. La mère de Théo connaissait bien celle de Kevin, elle lui faisait confiance. Elle risquait d’appeler dans la soirée ; c’est pourquoi Théo avait prévu de s’inviter chez Kevin après le film… Son cœur se mit à battre très vite. Les autres n’avaient pas eu à mentir pour se retrouver dans la salle noire, mais il ne pouvait pas refuser. Sa mère n’aurait jamais accepté, il le savait. Il devait trouver un moyen de demander à Kévin, peut-être pendant le film, s’il acceptait de l’héberger.

     Ils s’avancèrent dans la pièce, s’assirent. Le cerveau de Théo bouillonnait. Comment glisser l’information... ? Il préparait son texte, les réactions de Kévin. Pourquoi refuserait-il de l'acceuillir ? Après tout, ils se connaissaient à peine mais étaient déjà très proches. Mais si il disait non ? Que dirait sa mère... ?

     Et puis non. Il avait droit à un peu de repos. Sa mère crierait plus tard, tant pis. Il avait une heure, au moins, pour trouver une solution.

     

    ***

     « Il me plait, celui-là ! s’exclama Fruggus. Quoique… Il a peut-être trop de remords.

     - Ca va changer », fit Jenny, le sourire aux lèvres.

     Ils rirent. Changer.

     

    ***

     La pluie avait cessé de tomber sur la campagne anglaise. Quand Elsa sortit, le ciel gris sombre s’était éclaircit ; les nuages viraient au rose doré. Les roues de son fauteuil grinçaient sur les dalles trempées. Ce n’était pas définitif. Plus que deux mois, deux mois particulièrement longs, et elle pourrait à nouveau sentir l’herbe sous ses pieds. Elle n’aurait plus besoin qu’on l’aide pour enfiler ses vêtements, plus la dernière place en bout de table, près de la porte, trop loin de sa sœur et son frère, plus la chambre miteuse qu’on lui avait cédée au rez-de-chaussée. Elle pourrait enfin refaire du sport, se balader en forêt sans subir chaque bosse sur le terrain, profiter de la mer, danser dans le sable, se jeter à l’eau. Elle serait enfin libre… Elle serait enfin elle-même.

     « Elsa ! Regarde !

     L’interpelée leva la tête. Une mésange s’était posée dans leur nid à oiseaux. Pas n’importe quelle mésange : leur mésange.

     Elsa sourit.

     - Killia ! Ca fait si longtemps !

     Elsa leva le bras, mais elle n’atteignait pas le nid. Sa sœur Gerda, par contre, se dressa sur la pointe des pieds et cueillit l’oiseau dans ses mains. Elle le lui tendit.

     - Killia…

     Un petit oiseau frêle, aux ailes d’un bleu intense et au poitrail jaune pâle, grimpa sans hésiter au creux de la main d’Elsa. Elle sourit. Cet oiseau, elles l’avaient recueilli l’hiver dernier, il s’était blotti tant bien que mal dans la mangeoire à oiseaux. Elles l’avaient gardé longtemps, lui avaient même donné un nom… Puis l’avaient relâché. Elles croyaient qu’il ne reviendrait jamais.

     

    ***

     « Je prends Elsa, glissa Jenny. Je crois que son accident va l’embêter plus longtemps que prévu… »

     

    ***

     - Elsa ! Gerda ! s’écria une voix sortie de nulle part.

     - Repas, présuma Elsa.

     Un petit garçon s’avança vers elles, essoufflé.

     - Maman a dit que… C’est l’heure du repas…

     - Bingo, fit Elsa.

     Gerda sourit.

     - Hans, viens voir !

     Il la regarda sans comprendre. Quand il vit l’oiseau, ses yeux s’illuminèrent.

     - Killia !!

     Il courut vers elles, percutant le fauteuil d’Elsa au passage, qui vacilla. Il se jeta sur Gerda, qui ne put le repousser. Elle tomba à la renverse sur sa sœur, qui hurla.

     - haaa !!

     - Oh, pardon… fit Gerda.

     Elle voulut l’aider à repartir, mais le fauteur glissa sur la boue et tomba à la renverse.

     - Haaaa !!!

     - Elsa ! »

     

     

     


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  • « Elsa est là ? Est-ce qu’elle va bien ?

    L’infirmière sourit.

    - Il est quatre heures du matin, Madame, dit-elle doucement. Votre fille dort.

    - Elle va bien ? répéta Mme Querty.

    Elle avait une peau très blanche et des cheveux blonds dont la teinture vieillissait. Ses yeux bleu pâle exprimaient l’affolement.

    L’infirmière hésita.

    - Elle va bien. Disons seulement que ce n’est pas le genre de blessures réservées aux personnes en fauteuil roulant…

    - Mon Dieu ! » souffla Mme Querty.

    Elle bouscula l’infirmière et entra en trombe dans la chambre de sa fille.

    Elsa dormait, effectivement. Elle respirait tranquillement dans son masque, les jambes étrangement tordues, posées sur un trépied. Elle avait des cheveux noirs, profondément noirs, comme ceux de sa mère au naturel. Allongée ainsi, dans le noir, paisible, on avait du mal à imaginer que ses bras frêles avaient fait d’elle l’une des meilleures élèves du club d’escalade, ainsi que du club de hand… Autant de sports qu’elle avait si hâte de retrouver –

    « Oh, Elsa », murmura Mme Querty.

    Elles ne s’étaient pas retrouvées toutes les deux, depuis… Depuis l’accident, en fait. Trois mois plus tôt, Elsa avait participé à une compétition d’équitation, un petit concours amical entre deux clubs. Elle avait fait une chute.

    Mme Querty ne se souvenait pas avoir eu aussi peur, à n’importe quel autre moment de sa vie. Heureusement, Elsa ne s’était brisé ni les côtes, ni le crâne. Elle devrait juste rester en fauteuil quelque temps…

    Mme Querty s’assit sur le rebord du lit, caressa les cheveux soyeux de sa fille.

    Elle manquerait une semaine de cours, et porterait son plâtre deux semaines de plus. S’il n’y avait pas de nouvel accident.

     

    ***

    Le soleil brillait haut pour ce jour de rentrée, où l’école Saint Saintouin ouvrait ses portes aux lycéens. C’était une grande école, qui couvrait le primaire, comme le collège et le lycée. Un vieux bâtiment, gris terne. Déjà, une mer d’élèves pénétrait le portail bleu. L’ambiance était animée, rayonnante même. On avait conservé un peu de l’effervescence de l’été.

    Cyrus Wearing contemplait ce spectacle d’un air hautain. Elle se tenait un peu à l’écart, adossée contre un arbre, L’Economie Populaire à la main. C’était un essai politique, récent, écrit par John Presley. Absolument passionnant. Cyrus avait appris plus dans les cinquante premières pages d’un livre de poche que tout ce que son père lui dirait jamais. Il pensait qu’elle était jeune, qu’elle ne pouvait pas comprendre les profondes et vicieuses mécaniques du communisme. Trop jeune, bien sûr. Cyrus serait toujours trop jeune. Son frère, Daniel, avait vingt-huit ans maintenant. Lui, il était mature.

    Cyrus soupira. Elle chassa ses souvenirs, trop lointains et trop douloureux. Elle rangea son livre et rejoint la file des lycéens. Quand elle aurait enfin fini le lycée, elle retournerait aux Etats-Unis, dans sa petite ville de Virginie. Elle ferait des études de droit, ou de sciences politiques ; mais pour l’instant, il lui restait deux longues années à supporter…

     

    On ordonna aux élèves de Première de se rassembler dans le grand gymnase.

    « Bienvenue au lycée de Saint Saintouin, mes chers élèves ! hurla le directeur à l’assemblée.

    C’était un petit homme qui n’avait rien d’impressionnant. Cyrus avait lu son nom sur la brochure de l’école. Il s’appelait Fruggus.

    - Je connais la plupart d’entre vous, poursuivit Mr Fruggus d’un ton enjoué.

    Il souriait comme un dément, nota Cyrus. Il faisait presque peur.

    -… De nouveaux venus, encore une fois, sont venus grossir nos rangs, continua-t-il. Je vous souhaite la bienvenue à tous…

    Il s’interrompit, remarquant pour la première fois que personne ne l’écoutait. En quelques secondes, le murmure habituel se mua en un vacarme assourdissant.

    - J’espère que… TAISEZ-VOUS ! mugit le directeur. TAISEZ-VOUSou je…

    Cyrus soupira. C’était donc ça, son nouveau lycée ? Une bande de gamins sans respect et plus bêtes les uns que les autres… Elle avait déjà changé plusieurs fois d’école, alors elle n’avait pas de mal à s’adapter, quitte à se retrouver seule, mais… A regarder ces garçons en veste noire aux airs de défi hésitant, et ces fausses rebelles tartinées de maquillage qui suivent gentiment leurs amies, elle éprouvait la désagréable sensation de ne pas être à sa place. Pitié, papa, songea-t-elle. Pourquoi l’avait-il amenée ici ?

    Dans sa précédente école, en Virginie, elle s’était nouée d’amitié avec des rockeurs. Le genre de gens à la fois énergiques et imaginatifs, qui voulaient réécrire le monde à leur manière, sur fond dansant et électrique. Clara, Matthew, Seth. Elle les chercha des yeux, machinalement. Personne ne leur ressemblait.

    Mr Fruggus criait toujours, mais il fut interrompu par une grande femme brune qui lui murmura quelque chose à l’oreille.

    - Humm, très bien, fit-il, et la salle se fit plus calme, soudain. Mme Kayla va vous raccompagner dans vos classes respectives. »

    Les élèves se levèrent dans un vacarme de protestations. Apparemment, Mme Kayla n’était pas la personne la plus aimée de l’école – et Cyrus ne tarda pas à comprendre pourquoi. Elle parlait sans interruption, leur décochait des sourires dégoulinants de joie, lançait un tas d’anecdotes sans intérêt sur l’histoire de l’école.

    Cyrus était dans une toute petite classe, de six élèves seulement, en filière économique et sociale. Les autres élèves étaient une paire de jumeaux grands, baraqués et particulièrement vantards ; une fille en tailleur gris et au visage sérieux, un garçon en chemise et cravate de travers, et enfin une fille en blouson de cuir, les yeux noircis à l’eye-liner et les lèvres fuchsia.

    Rien de bien intéressant.

    Distribution de livres, discours habituels sur l’utilisation du matériel scolaire, encouragements pour cette année et cætera. Cyrus n’écoutait qu’à moitié. Comme souvent, son esprit était… Ailleurs.

    Elle pensait à Clara, à Seth. A Daniel, son frère quasi-inexistant qui, d’après son père, était responsable de leurs problèmes d’argent, de leurs expulsions, de ses multiples écoles.

    Qu’est-ce qui avait pu les propulser dans une telle situation ?

     

    ***

    C’était la plus grande école que Lizon avait jamais vue. A son entrée dans le bâtiment d’accueil, elle avait tout de suite été impressionnée. Le hall, immense, était décoré par une fresque réalisée par les CP qui étaient maintenant en Première, dans les années 1950. La directrice adjointe, Mme Safran, racontait qu’à l’époque, on frappait les enfants avec une règle et qu’ils n’hésiteraient pas à recommencer s’ils désobéissaient au règlement. Lizon avait haussé les épaules : elle était fraudeuse professionnelle, elle ne s’était jamais fait prendre.

    Dès la sonnerie de la première récréation, Lizon se précipita dans le hall d’entrée et claqua la porte derrière elle. L’endroit était d’autant plus grand quand il était vide. Elle se mit à tournoyer sur elle-même, à danser toute seule. Soudain, Mme Safran pénétra dans le hall et la rejeta avec panache.

    Lizon sortit sans discuter ; elle ne voulait pas avoir d’ennuis le premier jour.  Elle chercha des yeux son frère Peter, qu’elle repéra non loin. Elle le prit par le bras et l’entraîna avec elle.

    « Oh, regarde cette porte ! s’exclama-t-elle quelque temps plus tard.

    Peter la regarda sans comprendre.

    - C’est beau, dit Lizon.

    C’était une porte on ne peut plus ordinaire, à vrai dire. Un papier scotché bien haut au-dessus de la tête de Lizon indiquait « Salle de musique. »

    Ils continuèrent leur marche. Toutes les cinq minutes, Lizon s’exclamait « C’est beau ! », « Wha », « C’est joli, tiens… »

    - Tiens, la cantine !

    Ils s’arrêtèrent devant un bâtiment rosâtre, d’où s’élevait une odeur d’épinards à la crème.

    - Tu crois que c’est bon ? demanda Lizon à Peter.

    - Berk, fit son frère.

    - Tout à fait d’accord. (Lizon empoigna Peter et le traîna en arrière.) Regarde ça ! Ca te rappelle quelque chose ?

    - Notre ancienne école, dit Peter d’une petite voix.

    Ils étaient devant une petite cour. Des casques multicolores étaient disposés dans un grand bac, et, à-côté, s’entassaient des paires de rollers. Des protections reposaient dans un sac de sport ouvert, juste à-côté.

    Lizon acquiesça, puis partit d’une pirouette.

    - Je suis sûre qu’on sera chez nous, ici !

    Elle s’arrêta devant un grand escalier en pierre, qui grimpait jusqu’à une porte à deux battants.

    - Les grands, murmura son frère à-côté d’elle.

    - T’es un futé, toi ! s’exclama Lizon.

    Elle le frappa dans le dos, gentiment, mais il s’écarta en gémissant.

    - J’y serai l’année prochaine, poursuivit Lizon, les yeux brillants.

    - Pas encore passé… Le CM2, articula son frère.

    - T’as raison !

    Lizon le frappa de nouveau, un peu plus fort, sur la tête. Ce n’est que lorsqu’il se mit à pleurer qu’elle réalisa son erreur.

    - Peter ! s’exclama-t-elle. Oh, je suis désolée…

    Elle le prit doucement entre ses bras, mais il la rejeta. Soudain, la porte du lycée s’ouvrit à la volée.

    - Jeune fille ! Dans mon bureau, immédiatement !

    - Moi ? sursauta Lizon. Mais…

    - On ne discute pas !

    Lizon s’écarta de son frère. La minute d’après, elle se trouvait dans le bureau de Mme Safran.

     

    ***

    Non content de se retrouver dans un nouveau pays, dans une nouvelle école, dont il connaissait à peine la langue, Valerio se retrouvait avec des élèves plus grands que lui. Bien sûr. L’année précédente, au Portugal, il n’avait fourni aucun effort particulier, mais ses professeurs avaient estimé qu’une cinquième serait passable. Son père, tout heureux, l’avait inscrit en quatrième dans un collège anglais. Bien sûr.

    Les premières heures, pourtant, personne ne sembla remarquer qu’il était plus jeune. Les gens ne s’intéressaient pas les uns aux autres, en fait. Ils parlaient avec ceux qu’ils connaissaient et scrutaient les autres d’un regard méfiant.

    A la première récréation, Valerio s’assit dehors avec un livre – une histoire que sa mère lui lisait quand il était petit, avant de partir en RDA. C’est là-bas que Valerio aurait aimé aller… Mais non. Pour marquer définitivement son désaccord politique avec Enora, son père avait choisi, après la Portugal, l’Angleterre.

    Un garçon vint s’asseoir à-côté de lui. Valerio le reconnut : il était dans sa classe. C’était un garçon grand et mince, il portait une chemise en coton blanc. Sous une épaisse chevelure noire, ses yeux brillaient d’un éclat bleuté.

    « T’es nouveau ? demanda-t-il – il avait un accent italien, Valerio le remarqua tout de suite.

    - Oui, répondit Valerio sans le regarder vraiment.

    - Toi, tu n’es pas d’ici, dit le garçon en souriant.

    Valerio accusa le coup.

    - Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

    - T’as un accent, expliqua le garçon d’une voix douce. C’est quoi, de l’Espagnol ?

    Valerio se détendit.

    - Peut-être… Quand j’étais petit, je vivais à Cuba, mais j’ai l’impression que c’est… Il y a une éternité. Ensuite j’ai vécu au Chili, et au Portugal… Je connais mieux le portugais que ma langue natale…

    Le garçon posa une main bienveillante sur son épaule.

    - Moi aussi, je suis un étranger, dit-il. Avant je vivais en Italie.

    - Où en Italie ?

    - Dans un trou paumé, répondit le garçon en riant. Pas loin de Bologne.

    - Ah, fit Valerio, ne sachant que répondre.

    Il y eut un silence. Brusquement, le garçon tendit la main.

    - Je m’appelle Federico, dit-il.

    - Valerio », répondit Valerio, sans prendre la main.

    Second silence, gêné. Valerio hésitait à reprendre sa lecture.

    C’est à ce moment que la cloche sonna. Valerio et Federico se levèrent et s’apprêtaient à rejoindre la mer d’élèves qui remontaient vers les rangs, quand un homme les interpella. Il courait vers eux – Valerio reconnut le directeur de l’école, Mr Fruggus. 

    « Excusez-moi, dit-il, essoufflé, quand il les rejoignit. Vous êtes bien Valerio Palmal et Federico Tina ?

    - Comment le savez-vous ? répliquèrent Federico et Valerio d’une même voix.

    - Oh, mais je suis directeur, vous savez, dit Mr Fruggus comme si ça expliquait tout. Et maintenant … (Il s’éclaircit la voix.) Dans mon bureau. »

     

    ***

    Emma retrouva sa sœur à la recréation de midi, car elles mangeaient chez elles. Mylou avait finalement accepté de mettre la robe qu’elle lui conseillait, pour la plus grande joie d’Emma.

    « Alors, cette matinée ? attaqua-t-elle dès qu’elle la vit. Tu n’avais jamais vu le collège, pas vrai ?

    - Si, glissa Mylou. 

    - Ca t’a plu ? C’est fantastique, non ?

    - Bof.

    - Et ta robe, poursuivit Emma. Elle est bien, non ?

    - Non.

    - Oh ! » fit soudain Emma.

    Elle avait aperçu un ancien professeur, M. Felman, en passant devant un arrêt de bus. C’était un homme assez corpulent, qui portait un pull marron et des chaussures cirées. Il avait des petites lunettes rondes, et des cheveux soigneusement peignés. Lorsqu’il aperçut les deux sœurs, il écarquilla les yeux.

    « Mylou ? Emma ?

    - Monsieur, fit poliment Mylou.

    - Monsieur Felman ! s’exclama Emma. Heureuse de vous revoir.

    - Moi de même, fit son professeur, souriant. Vous prenez le bus ?

    - Non, répliqua Mylou.

    Elle repartait déjà, emportant Emma avec elle. Mais M. Felman les interpella.

    - Les filles, dit-il. Il faut que je vous dise quelque chose… »

     

    ***

    « Mentir. Tu étais obligé ? Hein ? Obligé ? Qui t’obligeait à me mentir ?

    Théo s’efforça de reprendre sa respiration. Son ventre gargouillait, mais tant pis, il refusait de rentrer chez lui. La dispute était trop proche –

     - Mon Dieu ; mais qu’est-ce que je vais faire de toi ? Incapable de comprendre la vie, mon gamin. Incapable ! Tu n’es qu’un sale égoïste sans avenir !

    En prononçant ses mots, Sally Brunea le regardait droit dans les yeux, le poing en l’air. Au début, Théo avait essayé de défendre ses intérêts. Le film n’avait rien de violent, elle aurait même pu venir avec lui. Mais sa soirée privée, secrète, entre amis ? Ou passait-elle ?

    Les yeux de Mme Brunea brillaient de larmes. Elle avala un verre de plus. Un verre de trop, comme à chaque fois qu’elle perdait le contrôle.

    Théo ne bronchait pas. Il était habitué.

    - L’école… reprit sa mère en fermant les yeux. Va, va –

    Elle soupira.

    - Va te coucher. »

    Assis sur le rebord d’un muret, Théo scrutait la foule qui remontait suivre la suite des cours. Il voulait être le dernier à rentrer.

    Un professeur – Théo ne la connaissait pas, il portait un pull marron et avait sa raie bien au milieu – s’approcha de lui.

    « Théo Brunea ? demanda-t-il. C’est vous, n’est-ce pas ?

    Théo acquiesça machinalement. Qu’est-ce qu’il me veut, celui-là ?

    - Mhm, fit le professeur. Voilà : il faudrait que vous libériez votre jeudi après-midi, la semaine prochaine.

    - Mon Jeudi. Vous me collez, ou quoi ?

    - Monsieur Fruggus vous veut dans sa classe, oui, fit le professeur, chuchotant comme si l’affaire était particulièrement grave.

    Théo haussa un sourcil.

    - Sa classe ?

    - Je n’en sais pas plus.

    Le professeur avait un regard sincèrement perplexe.

    C’était plutôt louche, songea Théo. Un programme d’insertion des nouveaux ? Il n’en avait pas besoin, il connaissait déjà Kévin, Maël. Ou alors il avait des difficultés, et Mr Fruggus tenait une classe d’enseignement aux derniers de classe ? Mais sans que les professeurs le sachent ? Non, non… Théo se surprit à sourire. Pourquoi donc Mr Fruggus avait besoin de lui, et non de Maël par exemple ?

    - Je serai là », dit-il.

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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