• [PARTIE 1] Chapitre 1 : Ilåna

     

    La lettre était enveloppée dans un papier jaunâtre, grossier, qui ressemblait à un parchemin. Ilåna dut se reprendre à plusieurs fois pour lire seulement le titre. Avec sa dyslexie, ça donnait à peu près :

     

    LTRETEDA' DSISION A PUDOLAR

     

    Elle se força à se concentrer sur les lettres, qui se remirent doucement en ordre. On lisait maintenant :

     

    LETTRE D'ADMISSION A POUDLARD

     

    Ilåna relut encore l'en-tête, butant sur le mot « Poudlard ». Il avait une sonorité étrange. Elle se demanda si elle avait bien lu.

     

    LETTRE D'ADMISSION A POUDLARD.

     

    Elle déroula le reste du parchemin, parcourant des yeux les lettres en pattes de mouche sans les lire vraiment. Sûrement une plaisanterie de son frère Caleb. Son cœur se calmait. Il n'y a rien d'important dans cette lettre. Pas assez important, en tout cas, pour changer sa vie. Dans le pire des cas, c'était encore un de ces internats pour élèves difficiles qui proposait de l'accueillir. Son père n'accepterait pas, pas plus qu'il n'avait accepté tous les autres avant. Elle irait dans un collège public, normal, malgré son syndrome d'Hyperactivité avec Déficit de l'Attention – ce qui voulait dire du mal à se concentrer plus de cinq minutes sur la même chose, du mal à lire, une mauvaise habitude de dire n'importe quoi ; ce qui n'aidait pas vraiment à se faire des amis. Son père disait que c'était le seul moyen pour qu'elle s'intègre.

     

     

    Elle roula le parchemin en boule et le jeta dans sa corbeille à papier.

     

     

    - Ana ! appela une petite voix dans le couloir. Tu viens ?

     

     

    Ilåna sourit – c'était son frère. Elle se leva, enfila la vieille veste en jean qui l'avait accompagnée partout, attrapa un sac rempli de bonbons et de gâteaux. Elle rejoignit son frère, qui sautillait près de la porte d'entrée.

     

     

    - Bon, on y va, nous, cria-t-il à son père d'une voix excitée. A plus tard !

     

     

    Ilåna embrassa son père sur la joue, sans un mot. C'étaient les neuf ans de Caleb et pour fêter ça, il allait avec des amis à la fête foraine. Ilåna venait avec eux. Elle, elle avait tout juste onze ans mais son père lui faisait confiance, elle savait se débrouiller seule.

     

     

    Ils grimpèrent dans le bus. Caleb n'arrêtait pas de parler, il avait hâte de retrouver ses amis. Ilåna scrutait son reflet dans la vitre du bus : son visage rond, ses sourcils en bataille, ses cheveux gras… Et elle ne pouvait s'empêcher de voir qu'elle était plutôt… Forte, disons. Trop de gens lui faisaient la remarque au quotidien.

     

     

    - J'espère qu'il y aura le Big Flight, lança Caleb, les yeux brillants.

     

     

    Ilåna ne put s'empêcher de rire.

     

     

    - Le Big Flight ! Mais enfin Caleb, tu n'as même pas la taille minimum !

     

     

    Caleb parut vexé, mais il se ressaisit vite. Il recommença à parler, et Ilåna regardait le paysage défiler. C'était le milieu de l'été, une odeur de transpiration flottait dans le bus. Ilåna fut soulagée de descendre et de sentir la brise tiède sur sa peau.

     

     

    Londres s'ouvrait à eux comme un paysage de carte postale ; avec ses immeubles, ses pigeons, ses bus rouges et le Big Ben au loin. Ils rejoignirent les amis de Caleb dans la foule qui traversait la fête foraine.

     

     

    Ce fut un très bon moment. Les manèges, la foule, les jeux de hasard. Ilåna remporta un lecteur MP3, une gigantesque peluche, un ordinateur portable de premier prix et des sabres laser à l'échelle. Elle aimait les jeux, elle y mettait le prix, elle gagnait presque à chaque fois. De ce point de vue, elle avait toujours l'impression d'être riche en sortant d'une fête foraine. Ils rirent beaucoup. Les amis de Caleb étaient drôles, ils n'avaient aucun mal à considérer qu'Ilåna était des leurs, et ça lui fit du bien.

     

     

    A midi, ils s'installèrent dans l'herbe pour commencer leur pique-nique. Chacun avait apporté ses chips, son sandwich, sa salade. Ilåna s'était occupée des bonbons et des gâteaux.

     

     

    - Hé, Ana !

     

     

    Ilåna sursauta en entendant son nom, qui était prononcé comme un aboiement. Elle reconnut la voix. D'habitude, elle aimait qu'on l'appelle Ana – c'était plus ordinaire, moins lourd à porter qu'Ilåna, qui évoquait un lointain paysage désolé. Mais dans cette voix, « Ana » sonnait comme une insulte.

     

     

    - Kevin, murmura-t-elle entre ses dents.

     

     

    Elle se retourna. Kevin était un garçon de sa classe, banal, si ce n'était son physique avantageux. Il avait la peau mate, les bras musclés, les cheveux dressés en arrière. Il portait des vêtements de marque, du genre qu'Ilåna n'aurait jamais pu s'offrir.

     

     

    - Hé, regardez ça, lança-t-il à la cantonade. La grosse Ana s'est trouvé des petits amis.

     

     

    Il ricana. Deux de ses amis étaient flanqués à ses côtés, ils étaient petits et maigres. L'un deux, avec ses oreilles décollées, faisait penser à un singe.

     

     

    Caleb et ses amis se turent, ils regardaient Kevin. Ilåna sentit une vague de rage monter en elle.

     

     

    Kevin s'approcha, tout près d'eux maintenant. Il se pencha à l'oreille de Caleb.

     

     

    - Hé, toi, lui dit-il d'une voix traînante. Ça va, tu te sens bien ? Tu n'as pas honte d'avoir la grosse pour grande sœur ?

    - L'embête pas, intima Ilåna d'une voix qu'elle voulait ferme.

    - Oooooh, fit Kevin avec ironie, mais c'est qu'elle s'énerve, l'illettrée !

     

     

    Ses amis se mirent à rire.

     

     

    Ilåna serra les dents. Un jour, son père lui avait dit que le meilleur remède était de ne pas réagir, qu'ils finiraient par se lasser ; mais pour l'instant ça ne marchait pas des masses.

     

     

    Heureusement, dans moins d'un mois, elle entrait au collège. Elle osait espérer que ça changerait les choses.

     

     

    Elle cherchait quelque chose à répondre quand une pluie épaisse se mit à tomber. Le ciel s'ébranla. Surprise, elle se détendit en voyant Kevin et sa bande s'éloigner, apparemment déçus que la pluie les empêche d'embêter Ilåna plus longtemps. Aussitôt, Caleb et ses amis se mirent à ranger précipitamment le pique-nique, et ils coururent se réfugier sous un porche. Très vite, la pluie se transforma en orage, et le parc se vida.

     

     

    - Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? demanda Caleb une fois qu'ils furent à peu près secs. On s'en va ?

    - Quoi ? s'exclama Ilåna. On vient d'arriver, et tu voudrais qu'on reparte ? Tu crois que c'est une petite pluie qui va gâcher l'anniversaire de mon frère ?

     

     

    Caleb afficha un air dubitatif.

     

     

    - On reste, décréta Ilåna.

     

     

    Ils installèrent leur pique-nique et recommencèrent à manger. Ils parlèrent peu. Le parc se vidait petit à petit, même s'il y avait encore beaucoup de gens qui bravaient la pluie pour un tour d'auto-tamponneuses et de train fantôme.

     

     

    Alors qu'elle ouvrait son troisième paquet de chips, Ilåna repensa à la lettre qu'elle avait reçue, dont le titre résonnait encore dans sa tête. LETTRE D'ADMISSION A POUDLARD. Elle s'en voulait d'avoir eu autant de mal à lire cette simple phrase. Peut-être qu'elle serait mieux, dans une école pour élèves à problèmes… Peut-être qu'elle y trouverait des gens comme elle.

     

     

    Elle secoua la tête. Non. Son père ne voulait pas qu'elle soit différente – et elle non plus. Elle irait dans un collège normal, point.

     

     

    Il pleuvait toujours, mais ce n'était plus qu'une fine bruine. Kevin et sa bande avaient disparu.

     

     

    Ilåna se détendit.

     

     

    - On y retourne ? proposa-t-elle.

     

     

    Ils restèrent dans le parc encore longtemps, quitte à y dépenser tout leur argent. Ils ne repartirent que lorsqu'ils n'avaient plus un centime, alors que la nuit tombait.

     

     

    Leur père ne dit rien, il paraissait juste mécontent. Il y avait de quoi, après tout. Ilåna et Caleb auraient dû rentrer deux heures plus tôt, au plus tard.

     

     

    Elle entra dans sa chambre, déposa son nouvel ordinateur, son énorme peluche et sa vielle veste en jean. Elle allait se coucher quand elle vit quelque chose qui la fit sursauter.

     

     

    Un objet, qui n'aurait pas dû être là.

     

     La lettre.

     


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