• C'est toujours sympa d'écrire ce genre d'histoires, se projeter dans l'univers des demi-dieux et tenter d'imiter le style de Rick, en interprétant les personnages à ma manière :) Attention tout de même aux spoiler sur HDO 5 et "L'Ombre du Serpent", troisième tome de Kane Chonicles.
     
    Salut, moi c'est Sadie Kane.
     
    Je menais une vie tranquille, en Angleterre… A une époque. Aujourd'hui, faut pas rêver.
     
    Le combat contre le seigneur du chaos s'est bien terminé, mais au prix d'efforts considérables. Mon frère, Carter, récemment nommé  pharaon, à décrété qu'il avait beaucoup de travail, pour reconstruire la Maison de Vie. Vaste programme ! Pour l'instant, c'était à moi que revenaient les missions désagréables, comme enquêter du côté de Long Island où l'on nous avait signalé des signes de magie étranges. Il ne manquait plus que ça! Si Carter avait vu juste, Apophis ne risquait pas de nous attaquer d'ici quelques millénaires ; mais la vague de chaos se battait encore et toujours contre Maât, l'équilibre universel. Notre mission, en tant que magiciens de la Maison de Vie, était d'éviter que l'une des forces prenne le pas sur l'autre, tel un Ying et Yang perpétuel.
     
    Depuis qu'Isis s'était retirée de moi, j'avais perdu une partie de mes pouvoirs, comme me changer en milan et ouvrir les portails. Faute de mieux, j'ai donc pris le bus. Comme je n'avais pas de tickets sur moi, j'ai fraudé.
     
    Tandis que le bus traversait Manhattan, j'ai regardé les gratte-ciel autour de moi en me disant que j'aimerais bien visiter la ville, un de ces jours. Voir toutes ces choses connues : la Statue de la Liberté, Times Square, l'Empire State Building. J'avais beau habiter New York, la seule chose que je connaissais de cette grande ville était notre manoir à Brooklyn.
     
    « Manhattan a d'autres problèmes, avait dit un jour mon oncle, Amos Kane. D'autres dieux. » Sans savoir pourquoi, j'avais la sensation d'être en territoire hostile.
     
    Je suis descendue du bus sur une route en bordure de forêt. D'après la carte que j'avais consultée un peu plus tôt, Long Island se trouvait à quelques kilomètres de là. J'allais donc devoir marcher.
    J'ai longé la route pendant un temps qui m'a semblé infini. Mes jambes fatiguaient. J'ai pensé un instant à façonner un ouchebeti cheval pour aller plus vite, mais ce serait un gaspillage de magie inutile.
    Soudain, j'ai entendu la rumeur d'un combat. Des cris de monstres et des cris humains.
    Devant moi se dressait une colline, avec un grand sapin. Et devant ce sapin se tenait un géant humanoïde qui semblait fait de terre. Un garçon blond, la peau tannée, armé d'un arc, criblait le géant de flèches, mais celles-ci se figeaient dans la terre sans que le monstre ne cille.
     
    Je n'ai pas hésité une seconde : je me suis lancée dans la bataille.
    J'ai brandi ma baguette, ma corde et crié Tas !
     
    La corde a volé jusqu'à la créature et lé ficelée… Avant de perdre prise sur la terre et de retomber mollement.
     
    Le garçon s'est tourné vers moi, les yeux écarquillés.
     
    - Qu'est-ce que tu croyais ? m'a-t-il lancé. Les Ogres de Terre n'ont pas de forme fixe. Tu ne peux pas le ficeler !

    Je n'ai rien répondu, mais j'étais agacée.Je viens t'aider sans demander mon reste et voilà comment tu me remercies ? ais-je pensé.

    Il n'empêche, si cet Ogre de Terre n'avait pas de forme fixe, c'était un peu embêtant.

    Le monstre a abaissé son bras vers moi, mais il était trop lent. J'ai roulé sur le côté et lancé ma baguette en boomerang, espérant gagner du temps. Elle a transpercé son bras, mais celui-ci s'est immédiatement reformé.

    Mon cerveau carburait à tout allure. Que pouvais-je faire ? Je n'étais pas Carter, moi, je n'avais ni képesh ni avatar géant à tête de faucon – remarque, celui-ci n'était peut-être plus fonctionnel depuis qu'Horus s'était retiré. Mais Carter était un guerrier, et le pharaon de la Maison de Vie…

    J'ai intimé à mon esprit de se concentrer. Je n'étais peut-être pas une guerrière, mais j'avais un allié précieux : la magie.

    - Occupe-le ! ais-je hurlé au garçon.

    Il m'a jeté un regard méfiant, avant de grommeler :

    - … Ok.

    Il s'est mis à cribler le monstre de plus belle. Par moments, il se servait de son arc pour transpercer le corps du géant, mais celui-ci se reformait instantanément. Ce n'était pas très efficace, mais au moins, ça occupait le géant pendant que je mettais mon plan en exécution.

    J’ai sorti mon pain de cire de ma sacoche et j’ai commencé à façonner un ouchebeti. Un rhinocéros, c’était la meilleure idée que je pouvais avoir, il chargerait le monstre avec sa corne. Quand ma statue de cire eut une forme acceptable, j’ai tracé des hiéroglyphes autour avec mon calame, puis j’ai fait un cercle dans le sable. J’ai déposé l’ouchebeti au centre et prononcé une incantation pour lui donner vie.
    De son côté, le garçon n’en menait pas large. Heureusement, il était assez rapide pour esquiver les coups de l’Ogre de Terre, sans quoi il serait mort depuis longtemps.

    Tout à coup, l’Ogre de Terre m’a giflé de sa main géante et m’a envoyée valser contre une pierre quelques mètres plus loin.

    Heureusement, j’avais fini mon incantation. J’ai hurlé au garçon de s’écarter juste au moment où mon ouchebeti est devenu un rhinocéros grandeur nature.

    Il lui a donné plusieurs coups à la suite. L’Ogre a riposté, l’a projeté plusieurs fois à terre, mais mon ouchebeti était trop fort. L’Ogre a fini par tomber en poussière. 

    J’ai ordonné au rhinocéros de se retransformer en statuette de cire, et le garçon est accouru vers moi.

    « Ça va ? a-t-il demandé.

    J’avais le bras en sang à cause de mon vol contre la pierre.

    - Qu’est-ce que c’était ? ais-je demandé. Qu’est-ce que ce monstre faisait là ?

    Le garçon a grimacé.

    - Un Ogre de Terre, a-t-il dit. Ils ne devraient plus être là, depuis que la Terre-Mère s’est rendormie, mais ils attaquent encore régulièrement. Percy prétend que c’est un reste de l’énergie libérée pendant la Guerre des Géants. Il n’empêche… C’est inquiétant, non ? Normalement, ce sont les Arès qui défendent le camp, mais aujourd’hui, ils avaient leur victoire à Capture-l’Etendard à fêter. Résultat : je m’en charge…

    Je ne comprenais pas tout ce qu’il disait, mais quelque chose a fait tilt dans ma tête : La Terre-Mère. J’ai pensé à Geb, le dieu de la Terre. C’était vrai que je l’avais toujours vu endormi, somnolent. Mais gérer la surface de la Terre entière devait être épuisant… Jamais il ne m’avait paru dangereux.

    Le garçon avait commencé à sortir du matériel de premier secours de la banane qu’il portait au-dessus de son short.

    Maintenant qu’on n’avait plus d’Ogre de Terre à combattre – De rien, au fait – j’ai pu l’observer à ma guise. Il avait environ mon âge, même s’il était plus petit que moi. Il portait un T-Shirt orange avec une inscription que je n’ai pas pris le temps de lire, et un short. Il avait les yeux bleus, la peau tannée et une tignasse de cheveux blonds.

    - Nico, tu peux me passer… marmonna-t-il, tendant le bras en arrière avant de se rendre compte qu’il parlait tout seul.

    - Oh, a-t-il fait.

    Il a eu un sourire gêné. Il s’est levé et est parti chercher quelque chose dans un sac à dos qui était posé un peu plus loin. Il est revenu avec des compresses.

    - Ce n’est rien, dis-je en agitant le bras. Ne te dérange pas pour moi.

    Il n’a pas répondu et m’a fait un pansement. J’avais survécu à des blessures beaucoup plus graves, mais ça faisait du bien d’être soignée, pour une fois.

    - Alors, heu… ais-je dit, inspectant sa banane et son sac. Tu es une sorte de médecin, c’est ça ?

    Il a hoché la tête.

    - La plupart des Apollon ont des dons pour la médecine, expliqua-t-il, mais rares sont ceux qui s’y intéressent vraiment. La plupart veulent devenir guerriers, ou poètes, ou chanteurs. Ils fabriquent des flèches explosives et se croient les maîtres du monde. Moi, je ne suis qu’un archer, et encore, les monstres brisent mes flèches.

    -Tu n’étais pas très doué, au combat, ais-je observé.

    Il parut vexé. Je m’en suis aussitôt voulue.

    - J’essaye de m’améliorer, a-t-il dit. C’est pour ça que je me suis présenté pour défendre la Colonie… Mais si tu n’étais pas arrivée, je serais mort à l’heure qu’il est. C’est fini, a-t-il ajouté à propos du pansement.

    Il m’a aidée à me relever.

    - Au fait, tu es nouvelle ? m’a-t-il demandé. Je ne t’ai jamais vue dans les parages, mais tu sembles habituée à te battre… Qui est ton parent divin ?

    Oulàlà, ais-je pensé. S’il était au courant pour Osiris, ça craignait. J’ai un instant pensé à le ligoter avec ma corde magique pour l’obliger à me dire tout ce qu’il savait, mais pour le plan « Infiltration discrète », ça risquait de tout gâcher.

    A tout hasard, j’ai quand même posé la question :

    - Tu n’es pas magicien ?

    Il a ri.

    - Magicien ? Non, ce sont les Hécate qui font de la magie, a-t-il dit. Tu pourrais aller les voir, toi, par contre. Ce que tu as fait avec la statue de cire, c’était… Impressionnant.

    J’allais lui répondre que c’était un sort des plus simples, surtout quand on a hébergé Isis, la déesse de la magie, pendant un temps ; mais visiblement, il ne connaissait rien aux principes de l’Egypte Ancienne et de la Maison de Vie. J’ai repensé au récit de Carter sur le garçon prénommé Percy. Sauf erreur de ma part, ce garçon avait fait allusion à lui quelques minutes plus tôt… Et, comme lui, il semblait suggérer qu’il n’était pas seul, qui faisait partie d’une communauté ou quelque chose du genre. La Colonie… Les Arès… Les Apollon… Les Hécate… Une secte ? J’ai ri intérieurement. Un mortel ordinaire aurait traité la maison de Vie de secte.

    J’avais l’impression, une fois de plus, que je n’étais pas en territoire amical. Si cette Colonie, ou je ne sais quoi, vénérait des dieux ennemis aux Egyptiens… Je n’ai pas poursuivi ma pensée. Je ne voulais pas déclencher une deuxième Apocalypse.

    Pourtant, le garçon m’a souri.

    - Comment tu t’appelles ? m’a-t-il demandé.

    J’ai hésité, et puis je me suis dit qu’il pouvait peut-être lire dans les pensées ou quelque chose du genre, alors j’ai décidé de ne pas mentir.

    - Sadie Kane, ais-je dit. Et toi ?

    - Will Solace, a-t-il répondu. Il faut que je t'amène à la Colonie. »

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    Cette nouvelle a elle aussi été écrite pour une rédaction de français, non notée cette fois-ci. Le but était de faire un ekphrasis : c'est-à-dire la description narrative d'un tableau. J'ai choisi celui que se trouve ci-dessus, c'est un tableau de Dali (on s'en serait douté...) Je l'ai choisi parce qu'il laisse une belle part à l'imagination et que ce n'est pas dur d'en faire une histoire - bien qu'insensée ;)

     

    Une pièce sombre, sans meubles, carrée. A travers la porte entrouverte, on aperçoit une falaise bleutée, le soleil de l'extérieur n'éclaire que le sol de la pièce.

     

    Un homme est assis sur une table, il commence à vieillir, ses cheveux sont blancs. Il est raide, et maigre, ses doigts sont tendus. Il a peur.

     

    Devant lui viennent d'apparaître six hommes, ou plutôt six têtes d'un même homme, qui ont fait irruption chez lui, figées entre les touches du piano, prises dans un nuage orange. Animées. En colère. Lénine le regarde, menaçant, le crâne dégarni, le visage rond.

     

    L'homme a peur. Des cerises peu mûres sont posées à côté de lui, sur une chaise, recouverte d'une serviette. Le même linge blanc qu'il porte dans le dos, car il ne sait plus où donner de la tête. Il aime les cerises. Même les fades, les translucides. Il s'en est servi pour décorer sa chaise, et le bandeau qu'il porte au bras.

     

    Mais il y a les fourmis. Elles sont venues, finalement, mais elles ne s'attaquent pas aux cerises comme il l'avait craint. Elles ont grimpé sur son cahier de partitions, sont venues noircir les pages blanches auxquelles il n'avait pas su toucher.

     

    Il a peur. Son cœur bat à toute allure. Pourquoi avoir acheté ce piano ? Il est si énorme, il prend toute la place, c'est pour ça que Lénine a voulu s'en prendre à lui. Six apparitions de Lénine sur un piano. Elles illuminent son visage, lui forment une aura dorée. C'est une hallucination partielle.

     

     


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    J'ai écrit cette petite nouvelle pour une rédaction de français l'an dernier. J'ai eu 19 ;) Le sujet était d'écrire une nouvelle à chute. De plus, comme on venait de voir l'organisation type d'un récit, le texte ce devait d'être assez ramassé. Dites-moi ce que vous en pensez :)

     

    C'était la fin de l'été.

     

    Le soleil tombait, les derniers rayons s'étiraient indéfiniment, comme si la nature avait peur de quitter ce monde de chaleur et de beauté, d'harmonie et de joie. Les fleurs les plus faibles avaient déjà fané ; les buissons de roses étaient gris et ternes, les coquelicots et les pissenlits réduits à des tiges inertes. Mais les autres ! Lavande, chèvrefeuille, hortensias s'accrochaient à l'été comme des parasites, libérant une odeur exquise et un goût de liberté.

     

    Matthia sourit en contemplant son maigre bouquet, acheté une heure avant chez le fleuriste. Jade n'aurait certainement pas besoin de ces quelques roses, vue la beauté de son jardin ! Il cueillit quelques fleurs de lavande et les ajouta au bouquet. Ah ! Qu'il avait hâte de la revoir, depuis le temps qu'il ne lui avait pas rendu visite. Plusieurs mois, certainement, s'étaient écoulés depuis leur dernière entrevue. Mais le jardin s'étendait à l'infini, les arbres, les fleurs lui barraient la route. Quelques bourdons solitaires finissaient leur butinage. Il faisait encore très chaud et, ce soir-là, les arbres brillaient d'une lueur dorée.

     

    Il poursuivit son chemin. De temps en temps, un gamin passait près de lui à vélo. Quelle heure était-il ? Pas trop tard, puisqu'il faisait encore jour. Mais peut-être un peu quand même. Jade… Matthias aurait tout donné pour pouvoir la revoir, lui parler, lui raconter les derniers mois.

     

    Enfin, il s'arrêta. Le cimetière s'étendait devant ses yeux, un alignement de tombes presque infini. Il y en avait de nouvelles tous les jours. Heureusement, Jade n'était plus très loin.

     

    Il s'avança de quelques pas et déposa le bouquet sur une des tombes, la plus jolie.

     

     


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  • Nouvelle créée en réponse à un Thème lancé par Timothée de Fombelle : mélanger théâtre, poésie et narration classique, dans une rencontre au somment de la Tour Eiffel ;) Vidéo de présentation du thème

     

    La foule en contrebas est une assemblée fourmillante.

    Des fourmis… Vincent sourit. Pourquoi pense-t-il à des fourmis ?

    Il existe tant d’autres insectes. Mouches. Moustiques. Bourdons, scarabées dont le bruit est comparable à celui des voitures. Termites, abeilles, qui construisent leur habitat avec autant de détermination que l’homme élève les immeubles. Certains, comme le papillon et la coccinelle, ont un aspect fragile et attendrissant, tandis que la mante religieuse est une tueuse sans pitié, et les pucerons figurent de grands envahisseurs.

    L’espèce humaine rassemble tous ces aspects.

    Un flocon vient se poser sur l’épaule nue de Vincent. Il ne craint pas le froid. Au contraire, il inspire une grande bouffée de l’air des hauteurs. Il n’y a rien de plus pur dans Paris.

    Vincent regarde de nouveau la foule, qui se déplace comme un seul homme vers les guichets de la Tour Eiffel. Tous ont un visage, un style qui leur est propre. Mais ils appartiennent à la société. Comme des fourmis, ils font partie d’un tout.

    Que se passera-t-il si l’un d’eux meurt ?

     

    On ne meurt qu’une fois, répond Auguste en pensée.

    On ne meurt qu’une fois et tout est terminé.

    On ne meurt qu’une seule fois

    Car on en a assez.

    Son pied dérape sur le métal rouge, il se rattrape de justesse. Et si il sautait maintenant ?

    Il jette un coup d’œil à la foule. C’est le premier étage et la neige commence à tomber. Auguste n’en peut plus. Il grimpe depuis, disons, trente minutes ; et il sent ses muscles faiblir. Et s’il faisait une pose ? Il n’aurait qu’à glisser vers les escaliers, les montrer jusqu’au premier étage et s’allonger sur un banc ? Il continuerait plus tard…

    AUGUSTE - Non.

    A-t-il dit cela tout haut ? Son cerveau troublé ne comprend plus rien au monde…

    Au moment même ou Paris n’appartenait plus à la France, où l’Allemand était devenu langue nationale, à ce moment où tout semblait sans espoir de retour, il avait perdu sa femme, puis sa fille. La première s’endormit dans son sommeil, paisiblement, un jour de neige comme celui-ci. La seconde ne l’a pas supporté. Elle a choisi la souffrance, a tenu à se trouver dans le même lit que sa mère le jour de l’agonie, se tordant dans tous les sens, criant, vomissant du poison.

    Auguste n’a plus de parents, depuis une éternité déjà. Aujourd’hui sera le dernier de sa vie. Aujourd’hui, il a douze ans, et grimpe sur la Tour Eiffel  comme il a toujours rêvé de le faire, comme un pirate ou un chevalier, avec la force de Jean Valjean ; il escalade le sein de la femme qui a dominé sa vie.

    Aujourd’hui, il sentira l’air pur des hauteurs, pour la première et la dernière fois, avant de sauter.

     

    Vincent est arrivé au deuxième étage, les bruits de la fourmilière se font plus flous. On n’entend plus les voitures et les motos, ni les orchestres pour touristes ; juste le frou-frou des robes des femmes allemandes et la voix forte des italiens, car ils le sont tous principalement. Certains gens fortunés arrivent de Chine, du Japon ou de New York. Les allemands se méfient des anglophones, mais ces New-Yorkais sont entrés dans le pays sans beaucoup de mal. New York… La ville d’aucun souci.

    Après la Grande Guerre, Vincent voulait partir à New York. Il était jeune à l’époque. Maudit soit le jour où le souffle de la balle lui a arraché la moitié du visage !

    Depuis son lit d’hôpital et avec son unique œil, Vincent ne voyait pas grand-chose du monde. Ses voisins, nombreux au cours des années qu’il y avait passé pour réapprendre à marcher, n’avaient aucune conscience de la réalité. Ils déliraient sur des choses banales, ne répondaient pas aux questions qu’on leur posait. Vincent suivit l’éducation de sa mère et ne se mêla pas à ce monde de fous. Alors, il lisait.
    Racine, Dante, Jules Verne, Shakespeare et même Goethe, tous les grands auteurs européens se précipitaient dans sa chambre. C’était Martine qui apportait les livres. Martine, Vincent l’a su plus tard, s’était mariée avec un homme riche, beau et généreux. Le genre d’homme qui a fait la guerre et qui s’est tout de suite relevé. Mais devant les flammes qui dévoraient l’acier, l’odeur sulfurique de l’air, la résonnance assourdissante des coups de feu et de canon, et le goût de la défaite sur la langue, quand même son goût était modifié, Vincent a vu son avenir s’effondrer. Il a renoncé à sa carrière de peintre et à son voyage à New York. Il est retourné à la nature.

    Vincent ne craint pas le froid. Il l’a assez ressenti pour ça.

     

    Une femme

    En chaussons rouges

    Dansait

    Sur le parquet

    Soufflant, entre ses lèvres

    Un mot étrange

    Qui réveillait les âmes, les guidait vers la vie

    Cette femme rêvait

    De liberté…

    Liberté. Ce mot, en français, en allemand, en catalan ou en espagnol, traversait les rues.

    AUGUSTE - Dans le temps, la liberté n’était pas un rêve, c’était une réalité.

    Il ne sait plus ce qu’il dit. Toute son enfance, il a rêvé de liberté. Que l’on soit jeune, pauvre, riche ou vieillard comme lui, on rêve d’être libre, bêtement, sans en savoir le sens. Le jour où l’on se retrouve soudain emprisonné et oppressé, là, on sait ce qu’est la liberté.

    Troisième étage. Auguste ne respire plus que par à-coups.

    Dans quelques secondes, il tombera…

    Tombera…

    VINCENT - Hep ! Vous n’allez pas vous suicider, au moins ?

    Auguste reprend conscience. Un borgne, son sauveteur, lui sourit. Il doit avoir la quarantaine, à en juger par sa corpulence et les rides au cion de son œil valide.

    AUGUSTE - Vous avez fait la guerre ?

    VINCENT, grimace, grogne : A votre avis ?

    AUGUSTE - Vous venez vous suicider ?

    VINCENT, sursaute - Vous rigolez ? Part d’un rire qui se mute en toux. Je suis venu… Profiter du grand air.

    AUGUSTE - Pourquoi est-ce que vous ne montez pas par l’aire côté ?

    VINCENT - Et vous ?

    AUGUSTE, hésite un instant - Vous d’abord.

    VINCENT, sourit - Très bien. Je me sens mieux ici… C’est mon territoire.

    AUGUSTE - Que voulez-vous dire ?

    VINCENT, glisse du côté de l’escalier - Venez, que je vous explique.

    Auguste hésite. L’espace de quelques secondes, il pense qu’il pourra aller jusqu’en haut, car le rêve est plus fort que tout. Et puis, son corps meurtri prend le dessus. Il franchit la barrière et soudain, tous ses muscles se relâchent.

    - Ca ne sert pas à grand-chose, remarque-t-il. Les escaliers s’arrêtent ici.

    Vincent ne répond pas. Auguste se rend compte alors qu’il ne connait pas son nom.

    AUGUSTE - Comment vous appelez-vous ?

    VINCENT - Vincent Leblanchard. Et vous ?

    Auguste s’aperçoit qu’il a dit son nom en entier. Il décide de faire de même :

    AUGUSTE - Auguste Sanson. J’ai grandi dans Paris, mais mes grands-parents nous envoyaient leurs premières photos de nature. J’avais un frère, il est mort en 1937.


    Il ne sait pas pourquoi il dit ça. Si proche de la mort, il ressent un puissant besoin de se souvenir…

    Vincent Leblanchard lui tourne le dos et s’assoit sur une marche. Les touristes grognent en l' évitant. Ils sont deux hommes perdus au milieu d’une foule de touristes ignorants.

    - J’ai grandi dans la nature, dit Vincent.

    C’est faux, bien sûr. Il a grandi dans Paris, comme Auguste, mais il a eu la chance, en sortant de l’hôpital, de faire des voyages. Il a parcouru la France entière. Et le monde, alors, lui était apparu plus beau. Les plages fraîches de Bretagne, le chant réconfortant des criquets, la beauté sauvage des forêts du Centre, près de la Suisse, les paysages époustouflants des lacs de montagne, le reflet des arbres sur l’eau, l’amour attendrissant d’une famille de pigeons…

    Petit à petit, le monde avait changé. La guerre éclair en une de tous les journaux, les rafles de juifs, la peur de l’Allemagne, les mouvements Résistants dans tout le pays… Désormais, le monde que Vincent connaissait n’est plus.

    Il se retourne, regarde Auguste. Celui-ci a un sourire timide, presque invisible, et toutes les rides de son visage disparaissent un instant. Il vient s’asseoir à côté de Vincent.

    En un quart d’heure à peine, les deux hommes découvrent un autre monde que le leur. Vincent, qui rêve d’une famille stable et épanouie, devient ce père heureux et fier. Auguste, qui rêve de voyages, d’une vie à droite-à gauche, devient vagabond et… libre.

    Ils appartiennent à la société. Des milliers meurent chaque jour. C’est le mouvement général qui change les choses. Mais soudain, il leur apparait à tous les deux une chose, un fait évident et pourtant, ils avaient failli passer à côté :

    Ils ne sont pas des fourmis.

     

     

     

     


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