• Les Insectes

    Nouvelle créée en réponse à un Thème lancé par Timothée de Fombelle : mélanger théâtre, poésie et narration classique, dans une rencontre au somment de la Tour Eiffel ;) Vidéo de présentation du thème

     

    La foule en contrebas est une assemblée fourmillante.

    Des fourmis… Vincent sourit. Pourquoi pense-t-il à des fourmis ?

    Il existe tant d’autres insectes. Mouches. Moustiques. Bourdons, scarabées dont le bruit est comparable à celui des voitures. Termites, abeilles, qui construisent leur habitat avec autant de détermination que l’homme élève les immeubles. Certains, comme le papillon et la coccinelle, ont un aspect fragile et attendrissant, tandis que la mante religieuse est une tueuse sans pitié, et les pucerons figurent de grands envahisseurs.

    L’espèce humaine rassemble tous ces aspects.

    Un flocon vient se poser sur l’épaule nue de Vincent. Il ne craint pas le froid. Au contraire, il inspire une grande bouffée de l’air des hauteurs. Il n’y a rien de plus pur dans Paris.

    Vincent regarde de nouveau la foule, qui se déplace comme un seul homme vers les guichets de la Tour Eiffel. Tous ont un visage, un style qui leur est propre. Mais ils appartiennent à la société. Comme des fourmis, ils font partie d’un tout.

    Que se passera-t-il si l’un d’eux meurt ?

     

    On ne meurt qu’une fois, répond Auguste en pensée.

    On ne meurt qu’une fois et tout est terminé.

    On ne meurt qu’une seule fois

    Car on en a assez.

    Son pied dérape sur le métal rouge, il se rattrape de justesse. Et si il sautait maintenant ?

    Il jette un coup d’œil à la foule. C’est le premier étage et la neige commence à tomber. Auguste n’en peut plus. Il grimpe depuis, disons, trente minutes ; et il sent ses muscles faiblir. Et s’il faisait une pose ? Il n’aurait qu’à glisser vers les escaliers, les montrer jusqu’au premier étage et s’allonger sur un banc ? Il continuerait plus tard…

    AUGUSTE - Non.

    A-t-il dit cela tout haut ? Son cerveau troublé ne comprend plus rien au monde…

    Au moment même ou Paris n’appartenait plus à la France, où l’Allemand était devenu langue nationale, à ce moment où tout semblait sans espoir de retour, il avait perdu sa femme, puis sa fille. La première s’endormit dans son sommeil, paisiblement, un jour de neige comme celui-ci. La seconde ne l’a pas supporté. Elle a choisi la souffrance, a tenu à se trouver dans le même lit que sa mère le jour de l’agonie, se tordant dans tous les sens, criant, vomissant du poison.

    Auguste n’a plus de parents, depuis une éternité déjà. Aujourd’hui sera le dernier de sa vie. Aujourd’hui, il a douze ans, et grimpe sur la Tour Eiffel  comme il a toujours rêvé de le faire, comme un pirate ou un chevalier, avec la force de Jean Valjean ; il escalade le sein de la femme qui a dominé sa vie.

    Aujourd’hui, il sentira l’air pur des hauteurs, pour la première et la dernière fois, avant de sauter.

     

    Vincent est arrivé au deuxième étage, les bruits de la fourmilière se font plus flous. On n’entend plus les voitures et les motos, ni les orchestres pour touristes ; juste le frou-frou des robes des femmes allemandes et la voix forte des italiens, car ils le sont tous principalement. Certains gens fortunés arrivent de Chine, du Japon ou de New York. Les allemands se méfient des anglophones, mais ces New-Yorkais sont entrés dans le pays sans beaucoup de mal. New York… La ville d’aucun souci.

    Après la Grande Guerre, Vincent voulait partir à New York. Il était jeune à l’époque. Maudit soit le jour où le souffle de la balle lui a arraché la moitié du visage !

    Depuis son lit d’hôpital et avec son unique œil, Vincent ne voyait pas grand-chose du monde. Ses voisins, nombreux au cours des années qu’il y avait passé pour réapprendre à marcher, n’avaient aucune conscience de la réalité. Ils déliraient sur des choses banales, ne répondaient pas aux questions qu’on leur posait. Vincent suivit l’éducation de sa mère et ne se mêla pas à ce monde de fous. Alors, il lisait.
    Racine, Dante, Jules Verne, Shakespeare et même Goethe, tous les grands auteurs européens se précipitaient dans sa chambre. C’était Martine qui apportait les livres. Martine, Vincent l’a su plus tard, s’était mariée avec un homme riche, beau et généreux. Le genre d’homme qui a fait la guerre et qui s’est tout de suite relevé. Mais devant les flammes qui dévoraient l’acier, l’odeur sulfurique de l’air, la résonnance assourdissante des coups de feu et de canon, et le goût de la défaite sur la langue, quand même son goût était modifié, Vincent a vu son avenir s’effondrer. Il a renoncé à sa carrière de peintre et à son voyage à New York. Il est retourné à la nature.

    Vincent ne craint pas le froid. Il l’a assez ressenti pour ça.

     

    Une femme

    En chaussons rouges

    Dansait

    Sur le parquet

    Soufflant, entre ses lèvres

    Un mot étrange

    Qui réveillait les âmes, les guidait vers la vie

    Cette femme rêvait

    De liberté…

    Liberté. Ce mot, en français, en allemand, en catalan ou en espagnol, traversait les rues.

    AUGUSTE - Dans le temps, la liberté n’était pas un rêve, c’était une réalité.

    Il ne sait plus ce qu’il dit. Toute son enfance, il a rêvé de liberté. Que l’on soit jeune, pauvre, riche ou vieillard comme lui, on rêve d’être libre, bêtement, sans en savoir le sens. Le jour où l’on se retrouve soudain emprisonné et oppressé, là, on sait ce qu’est la liberté.

    Troisième étage. Auguste ne respire plus que par à-coups.

    Dans quelques secondes, il tombera…

    Tombera…

    VINCENT - Hep ! Vous n’allez pas vous suicider, au moins ?

    Auguste reprend conscience. Un borgne, son sauveteur, lui sourit. Il doit avoir la quarantaine, à en juger par sa corpulence et les rides au cion de son œil valide.

    AUGUSTE - Vous avez fait la guerre ?

    VINCENT, grimace, grogne : A votre avis ?

    AUGUSTE - Vous venez vous suicider ?

    VINCENT, sursaute - Vous rigolez ? Part d’un rire qui se mute en toux. Je suis venu… Profiter du grand air.

    AUGUSTE - Pourquoi est-ce que vous ne montez pas par l’aire côté ?

    VINCENT - Et vous ?

    AUGUSTE, hésite un instant - Vous d’abord.

    VINCENT, sourit - Très bien. Je me sens mieux ici… C’est mon territoire.

    AUGUSTE - Que voulez-vous dire ?

    VINCENT, glisse du côté de l’escalier - Venez, que je vous explique.

    Auguste hésite. L’espace de quelques secondes, il pense qu’il pourra aller jusqu’en haut, car le rêve est plus fort que tout. Et puis, son corps meurtri prend le dessus. Il franchit la barrière et soudain, tous ses muscles se relâchent.

    - Ca ne sert pas à grand-chose, remarque-t-il. Les escaliers s’arrêtent ici.

    Vincent ne répond pas. Auguste se rend compte alors qu’il ne connait pas son nom.

    AUGUSTE - Comment vous appelez-vous ?

    VINCENT - Vincent Leblanchard. Et vous ?

    Auguste s’aperçoit qu’il a dit son nom en entier. Il décide de faire de même :

    AUGUSTE - Auguste Sanson. J’ai grandi dans Paris, mais mes grands-parents nous envoyaient leurs premières photos de nature. J’avais un frère, il est mort en 1937.


    Il ne sait pas pourquoi il dit ça. Si proche de la mort, il ressent un puissant besoin de se souvenir…

    Vincent Leblanchard lui tourne le dos et s’assoit sur une marche. Les touristes grognent en l' évitant. Ils sont deux hommes perdus au milieu d’une foule de touristes ignorants.

    - J’ai grandi dans la nature, dit Vincent.

    C’est faux, bien sûr. Il a grandi dans Paris, comme Auguste, mais il a eu la chance, en sortant de l’hôpital, de faire des voyages. Il a parcouru la France entière. Et le monde, alors, lui était apparu plus beau. Les plages fraîches de Bretagne, le chant réconfortant des criquets, la beauté sauvage des forêts du Centre, près de la Suisse, les paysages époustouflants des lacs de montagne, le reflet des arbres sur l’eau, l’amour attendrissant d’une famille de pigeons…

    Petit à petit, le monde avait changé. La guerre éclair en une de tous les journaux, les rafles de juifs, la peur de l’Allemagne, les mouvements Résistants dans tout le pays… Désormais, le monde que Vincent connaissait n’est plus.

    Il se retourne, regarde Auguste. Celui-ci a un sourire timide, presque invisible, et toutes les rides de son visage disparaissent un instant. Il vient s’asseoir à côté de Vincent.

    En un quart d’heure à peine, les deux hommes découvrent un autre monde que le leur. Vincent, qui rêve d’une famille stable et épanouie, devient ce père heureux et fier. Auguste, qui rêve de voyages, d’une vie à droite-à gauche, devient vagabond et… libre.

    Ils appartiennent à la société. Des milliers meurent chaque jour. C’est le mouvement général qui change les choses. Mais soudain, il leur apparait à tous les deux une chose, un fait évident et pourtant, ils avaient failli passer à côté :

    Ils ne sont pas des fourmis.

     

     

     

     


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