• Le Conteur

    Dan vit dans un petit village non loin de Kentury, le pays des Géants du Nord. Jusqu'ici, sa vie, quoique ennuyeuse, était à peu près normale, agréable. Jusqu'à ce qu'un lutin vienne lui annoncer qu'il est le Conteur de l'Histoire et qu'un livre prédise la mort de ses parents, dévorés par un Géant...

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    L’histoire que je vais vous raconter parle d’un jeune garçon qui ne savait pas lire, et qui aujourd’hui a fait des mots son pouvoir. Ce petit garçon était un enfant ordinaire, né de parents ordinaires. Enfin, peut-être pas si ordinaire, ce sera à vous d'en juger.

     

    Il vivait dans un petit village non loin de Kentury, le pays des géants. Là-bas les maisons sont peintes de couleurs bariolées et recouvertes de lierre sur la toiture. Les gens qui y habitent vivent de métiers artisanaux, comme le pain, le textile, les bijoux ou encore les armes, pour repousser lesdits géants.

     

    Car si ce petit village était si petit, si calme en apparence, ses habitants vivaient dans la terreur. Les pères de famille qui rentraient tard le soir craignaient voir des Ogres sur leur chemin, les femmes avaient peur pour leurs enfants, les enfants, eux, évitaient de se promener dans les ruelles obscures, car on leur avait raconté que des Ogres s'y cachaient. Rares étaient ceux qui s’aventuraient au-delà des montagnes qui les séparaient des Ogres.

     

    Pourtant, depuis quelques temps, les Ogres ou Géants les laissaient en paix. Les habitants dont la maison était bien équipée et leurs enfants bien gardés n'avaient pas à s'inquiéter. Leurs enfants étaient placés sous surveillance constante de nourrices ou de serviteurs, et lorsqu’un vieux nain saoul se mettait à raconter comment, dans sa jeunesse, il avait vaincu le plus grand des Géants à mains nues, tous juraient qu'il n’avait plus toute sa tête.  Petits à petit, les hommes en venaient à oublier la présence des Ogres. Il en valait de même pour les femmes, qui trouvaient de plus en plus de prétexte pour se sentir en sécurité. Malgré cela, au village, les enfants restaient sous protection constante, sans aucune liberté.

     

    C’est ainsi que grandit Dan. C’était, comme je vous l'ai expliqué, un enfant comme les autres. Il aimait jouer aux billes, aux soldats de plomb et aux pirates avec ses amis. Il se forgeait un petit univers à lui tout seul. Il était fils de Barty Handgleeson et de Meï Chance. Barty était maire du village, ce qui rassuraient beaucoup Dan et sa mère au sujet des Ogres. Après tout, pourquoi s’attaqueraient-ils à la famille la plus riche du village, la mieux nourrie, la plus robuste ? Non, les Ogres préféraient les proies faciles, des enfants malfamés, imprudents, qui s'aventuraient sur les routes de campagne ; et Barty Handgleeson, héros populaire, les tenait à distance.  En effet, avant la naissance de Dan, les Ogres avaient lancé une attaque sur le village, et Barty, alors simple citoyen, avait réussi à les vaincre, ce qui l'avait propulsé au rang de maire.

    En effet, les Handgleeson étaient riches, mais leur fils unique n’en profitait pas. En toute justice, c’était la « femme et l’homme » qui avaient tous les droits et l’enfant restait en arrière. Meï était belle et jeune, portait une longue robe noire et un nombre incalculable de bracelets et de colliers d’or. Barty avait un costume à queue rayé noir et une fleur dans la poche de sa veste, qu’il réservait à sa femme. Les deux s’aimaient d’un amour tendre et indomptable à la fois.

    L’enfant, quant à lui, regardait d’un œil avide les bonheurs de ses parents, mais ne ressentait pas d’injustice spéciale par rapport à eux. A lui, les billes et l’imagination suffisaient.

    La chambre de Dan était peinte en gris-bleu. Il y avait un lit ; des jeux de cartes, d’osselets et de bois ; une étagère et une table de nuit sur laquelle était posée une simple lampe à huile. Sur la table de nuit il y avait aussi un livre, un seul. Le seul de la maison. Les parents de Dan savaient lire mais ce merveilleux talent ne leur servait qu’à rédiger des décrets et les signer. La mère de Dan lisait aussi des magazines pour mincir, mais c’était tout. Le livre avait une couverture bariolée comme les maisons alentour. L’image était vieille et on pouvait y voir un combat. Certains protagonistes étaient plus grands que d’autres et avaient un visage énorme et aplati. Parmi les plus petits se trouvait une femme avec une longue robe noire. Quand sa mère le lui avait offert quand il était très petit, Dan avait levé la tête du livre et lui avait dit « C’est nous. Contre les ogres. » Sa mère l’avait regardé comme s’il perdait la tête et avait répondu : « Mais non mon chéri. Tu vois bien que tu n’es pas sur la couverture. Et puis, les ogres ne viendront jamais jusqu'à nous, ils ont trop peur de ton père. » Sur ce, elle avait embrassé Barty pendant une seconde qui semblât durer des heures.

    Dan se souviendrait toujours de ce Noël là, quand sa mère lui avait acheté ce qu’il voulait depuis toujours : un livre. Lui voulait que sa mère lui fasse la lecture, elle avait catégoriquement refusé en rétorquant « Tu veux des histoires ? Dans ce cas, tu n’as qu’à apprendre à lire ! » Elle n’avait jamais élevé le ton à ce point là envers Dan, et elle ne recommença pas.

    Mais l’enfant avait ressentit quelque chose dans sa voix à ce moment là, quelque chose d’autre que de la colère – peut-être de la peur.

    Le problème, c’était qu’a cause de la peur des géants, les enfants n’allaient pas à l’école ; et n’apprenaient donc pas à lire. Et puis, Dan en avait un autre : il était dyslexique. Sa nourrice s’en était immédiatement aperçue quand elle l’avait vu essayer d’apprendre à lire. « Dans ce cas, fais-moi la lecture ! » Avait proposé Dan, qui, malgré sa dyslexie et un léger bégaiement lorsqu’il disait des mots plus longs, s’exprimait déjà très bien. Sa nourrice l’avait regardé en souriant d’un air consterné et avait dit « Je ne peux pas, Dan. Ta mère m’en a empêché. »

    La nourrice de Dan, c’était Saïm, la sœur de Meï. Elle avait des cheveux roux et un regard bleuté qui en disait souvent long. Mais ce jour là, ses yeux s’étaient voilés.

    Du coup, Dan n’avait jamais su lire. Il devait se résigner aux illustrations veillottes de son seul et unique livre. Toute son enfance, il essaya, et essaya de le lire mais les mots restaient pour lui un univers inconnu ; c’en était presque effrayant.

    La nuit de ses onze ans, Dan était toujours aussi dyslexique que le premier soir, celui où Meï puis Saïm avaient refusé de lui faire la lecture. Ce soir là, il avait tellement lu que les mots s’étaient mis à tournoyer devant ses yeux à lui donner mal à la tête. Il mit longtemps à s’endormir et rêva d’ogres et de femmes en noir.

    Le lendemain, sa mère le réveilla d’une gentille claque sur le front. Il faisait encore nuit.

    « Debout, le jeune ! Moi et ton père partons en voyage d’affaires à Nisslande. On sera de retour demain soir. Allez, lève-toi et va embrasser ton père !

    Dan se frotta les yeux. Ce n’était pas la première fois que sa mère et son père partaient en voyage comme ça, sur un coup de tête. Mais là, il avait un mauvais pressentiment.

    - Non ! s’écria-t-il. Il ne faut pas que vous y alliez !

    Sa mère le regarda en fronçant légèrement les sourcils.

    - Et pourquoi donc ? dit-elle. Le pauvre Dan se sent seul chez lui ? Je t’ai déjà dit qu’on ne pouvait pas t’emmener ; c’est trop dangereux.

    - Non, ce n’est pas ça ! C’est que… Les orges… ogres vont vous ttu…att... attaquer !

    - Chéri, ne me dis pas que ton bégaiement recommence ! S’il te plaît.

    - Mais non ! hurla Dan. C’est les orges… heu non, les orgues… ahhhhh, les géants quoi !

    Depuis sa petite enfance, Dan avait toujours écorché le mot « ogre ». Ses proches pensaient qu’il s’agissait là d’une peur cachée, raison de plus pour que Meï le garde à la maison. Mais lui était persuadé que ce n’était pas cela. Il n’avait jamais eu peur des ogres ; au contraire, il les admirait.

    - Les orges vont vous attaquer, reprit-il posément. (Oh, qu’est-ce qu’il avait honte, à onze ans, d’écorcher ce pauvre mot, qui faisait trembler tous les bois alentour !) Je le sais.

    - Dan, mon chéri, tu as sûrement fait un mauvais rêve. Rendors-toi ; pardonne-moi de t’avoir réveillé si tôt. Et puis, tu sais très bien que Kentury n’est pas sur le chemin de Nisslande.

    - Oui, je le sais », marmonna le garçon, et il se rendormit.

    Lorsqu’il se fut vraiment levé, le soleil resplendissait dehors et rien ne présageait dehors que des choses sombres et mystérieuses allaient se passer dans la journée.

    Dan saisit d’un geste machinal son livre sur la table de nuit. Le livre n’avait pas de titre d’ailleurs.

    Il l’ouvrit à la page où il s’était arrêté la veille. En quatre ans, il n’avait lu qu’une trentaine de pages dont dix dataient de la veille. Il avait fait beaucoup de progrès ; Saïm l’avait aidé. Il relut à voix basse la phrase à laquelle il s’était arrêté, pour être sur de l’avoir parfaitement comprise :

    « Et Meï Chance n’écoutait pas son fils, elle n’écoutait personne, et c’est pour cela que l’ogre la dévora avec son mari. 

    Cette fois-ci il n’écorcha pas le mot « ogre ».

    A ce moment là précisément le ciel s’assombrit, d’un coup. Il y eut une détonation, et soudain apparut dans la chambre du petit Dan un lutin blanc. Les lutins n’étaient pas une nouveauté dans le village mais Dan n’en avait jamais vu de tel. Blanc comme un linge, il flottait au-dessus de la table de nuit, un sourire malicieux à ses lèvres orange. Dan aurait pu être surpris, effrayé, en colère contre le vent ; mais non, il ne ressentait rien de tout cela. Le lutin blanc l’intriguait.

    « Qui êtes-vous ? demanda-t-il au bonhomme. Et d’où venez-vous ?

    Le lutin le regarda. Dans ses yeux brillait une lueur que Dan n’avait jamais vue nulle part. Etais-ce bien cela, l’admiration ?

    - Je m’appelle Ersent, seigneur, répondit-il. Je viens de Kentury.

    - Quoi, vous avez fait tout ce chemin pour me voir ? Vous avez vu mes parents ? Est-ce qu’il leur est arrivé quelque chose ?

    - Non, seigneur, grâce à vous. Mais à cause de vous également : le grand Condor, le géant, n’a pas eu son quota. Il n’a pas eu sa nourriture et il est furieux.

    - Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? Et arrêtez de m’appeler « seigneur » !

    - Désolé, seigneur Dan, je… Il paraît que ça fait des années que ça dure. Pourquoi avez-vous arrêté le travail ? A cause de vous, l’histoire ne va pas se dérouler comme il se doit, et les géants du Sud vont remporter la bataille, et dans le futur, les enfants ne liront plus le roman, parce que ça se finit mal… Tout ça à cause de vous.

    - Ersent, je suis dé… délosé… désolé mais je ne comprends pas un mot de ce que vous dites.

    - Oh, mon Dieu ! On ne vous a donc rien dit ?

    - Rien…?

    - Jeune Dan, toute histoire a un Conteur. Et vous êtes le Conteur de cette histoire.

    Le regard de Dan passa par le lutin, puis par la fenêtre, puis retomba sur le livre. Le livre ou son père et sa mère, et les ogres et les maisons bariolées étaient, mais pas lui.

    - Pardon ? dit-il enfin. Je ne sais pas lire. »

     

    Dan serait donc le Conteur de l’histoire.

    Le géant Condor n’aurait pas eu sa nourriture et serait furieux. Les géants du Sud gagneraient un futur combat.

    Les parents de Dan sont en danger.

    Et Dan, le Conteur, est dyslexique.

    Au départ je pensais à une petite histoire anodine, mais cela prend un grand tournant ! Insister sur l’enfance et la dyslexie de Dan, et faire tenir le mystère plus longtemps. Il n’y a pas besoin d’approfondir les personnages.

    à suivre donc !

     

    Lexique :

     

    Barty Handgleeson : Père de Dan, maire du village.

     

    Condor : Chef des géants du Nord ; autrement dit des géants de Kentury.

     

    Dan Handgleeson : Conteur, narrateur et héros de l’histoire.

     

    Ersent : Lutin au service du géant Condor et loyal envers Dan.

     

    Géant : Autre nom de « ogre ». Les ogres, contrairement au peuple Géant, sont maudits ; mais en général le peuple ne fait pas de différence et les deux sont synonymes.

     

    Kentury : Pays des géants du Nord.

     

    Meï Chance : Femme de Barty et mère de Dan.

     

    Nisslande : Un des pays dans lesquels les Handgleeson font des voyages d’affaires.

     

    Ogre : Voir « géant ».

     

    Saïm Chance : Sœur de Meï et nourrice de Dan.

     

     

     

     

     

     

     


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