• Chapitre VI

    Les champs s’étendaient à perte de vue.
    Le bus avait déposé Climène et Clio au bord d’un village de campagne ou tout était calme et silencieux. Le soleil était haut dans le ciel. Il devait être pas loin de treize heures, devina Clio, plus ou moins à cause des gargouillis de son estomac. Et maintenant ?
    Elle s’approcha de Climène, qui semblait chercher un repère dans le paysage environnant.
    « Et maintenant ? » demanda-t-elle tout haut.
    Climène ne répondit pas. Son regard se dirigea vers la forêt qui bordait les champs, environ deux kilomètres plus loin. Par ici, pensa Clio. Très bien. Mais pourquoi ?
    Elle ne posa pas de question. Climène s’élança sur un sentier qui traversait le champ et Clio prit sa suite. Il fallait qu’elle sache… A quoi rimait tout ça. Et si c’était Climène qui avait introduit le dragon dans l’école, pour couvrir une quelconque histoire sombre… Ou pour l’éloigner de son père ?
    Clio secoua la tête. Non. Bien sûr que non.
    Elles marchaient à un rythme soutenu, sans s’adresser la parole, s’arrêtant juste de temps en temps pour manger une pomme ou boire une gorgée d’eau. Climène avait avec elle un grand sac en toile bleu, qui contenait son armure, son arc et ses flèches, des bouteilles d’eau, des pommes et le remontant étrange qu’elle lui avait fait boire. Cela montrait au moins une chose : elle était prête. Clio voulut poser des questions, mais Climène l’arrêta.
    « Ce soir, dit-elle d’un ton sombre. Ce soir. »
    Les pensées de Clio n’étaient plus qu’un immense tourbillon de questions. [i]Pourquoi ? Où ? Est-ce qu’on m’a caché quelque chose d’important ? [/i]
    Mais quoi ?
    Le soleil descendait lentement derrière l’horizon, et Clio sentait ses muscles faiblir. Elles avaient dépassé l’entrée de la forêt depuis longtemps et en longeaient la bordure. Elle était longue, interminable à vrai dire. Petit à petit, les nuages recouvraient le ciel. Au point du jour, une averse éclata.
    « Par là ! » cria Climène en agrippant Clio par le bras.
    Elle la tira vers la forêt où elles étaient plus ou moins à l’abri. Elles s’assirent sur un monceau de terre humide, mais Clio bondit sur ses pieds.
    « Alors ?
    Climène leva sur elle des yeux innocents. Ses yeux. Ils émettaient une lueur étrange, comme s’ils brillaient dans la nuit.
    - Alors ? répéta Clio. Pourquoi on est ici ? Pourquoi je suis ici ?
    Climène baissa le regard.
    - Plus tard, grommela-t-elle.
    - Pourquoi ? reprit Clio, la voix légèrement plus forte. Pourquoi le dragon, la forêt, l’armure ? On est le soir, à moins que je ne me trompe. Alors donc ?
    Climène se leva et s’adossa contre un arbre.
    - Tu as raison, dit-elle. Il faut… Clio, il faut que tu m’aides.
    Clio écarquilla les yeux.
    - T’aider ?
    - Pas juste moi, précisa Climène. Moi et mon peuple. Moi et mon monde.
    - Quoi ?
    - Clio, tu… (Climène rosit légèrement.) Tu sais, le village ou je vis avec ma belle-mère. Il est en danger. Il y a une prophétie et… je pense que tu peux aider.
    Clio secoua la tête.
    - Tu veux bien m’expliquer ?
    Climène se rassit.
    - Version courte ? Version longue ?
    - Tant que je peux comprendre…
    Clio s’assit à côté de Climène. Celle-ci soupira.
    - Très bien. Ma belle-mère est druidesse, tu sais. C’est-à-dire une sorte de médecin-sorcier.
    - Je sais ce qu’est une druidesse, coupa Clio.
    - Ah. Alors, elle soigne les gens. Et elle reçoit des prophéties.
    - Viens-en au fait.
    - La prophétie… La dernière prophétie. Elle date d’il y a plus d’un an, mais Églantine pensait qu’elle pouvait mettre dix ans à se réaliser. Je ne sais pas quand ça arrivera, mais, si tu fais partie des Élus, on n’a plus beaucoup de temps...
    - Les Élus ?
    - Ça dépendra de tes pouvoirs. Mais tu es le seul demi-dieu à avoir vu le jour dans le monde des mortels depuis la Disparition. C’est forcément toi.
    Plusieurs mots frappèrent Clio de plein fouet.
    - Mes pouvoirs ? Demi-dieu ? Monde des mortels ?
    - Ça ne sert à rien de compliquer ce qui est simple. On peut penser ce qu’on veut de toi. Mais il y a une chose qui est sûre et certaine : ta mère est une déesse grecque. »


    Clio mit quelques secondes à comprendre ce que son amie lui avait dit.
    Une prophétie.
    « Tu… Tu connais ma mère ? demanda-t-elle.
    L'émotion lui bloquait la gorge.
    - Bien sûr que non, dit Climène en levant les yeux au ciel. On n'a pas vu les dieux depuis… Oh, la vache. J'avais huit ans lorsque…
    - Qu'est-ce que tu sais sur ma mère ? interrompit Clio.
    Climène prit le temps de choisir ses mots.
    Des dieux.
    - Tu dégages une odeur forte, dit-elle. Une odeur de demi-dieu… De demi-dieu puissant. On a longtemps cru que seuls les enfants d'Olympiens majeurs émettaient une telle odeur. C'est faux, parfaitement faux. Un enfant d'Hécate est tout aussi puissant, voir plus puissant qu'un… Un enfant d'Athéna, par exemple.
    Athéna.
    Clio regarda Climène, plus intensément cette fois-ci. Elle venait d'un autre monde… Un monde de…
    - Des dieux grecs, dit-elle soudain. Athéna. Hécate. Ce sont des déesses grecques.
    Climène leva un sourcil.
    - Exact. Et l'une des deux est peut-être ta mère. Ou alors Chionée, Circé, Aphrodite. Héra, Artémis et Hestia sont vierges mais… On a déjà vu des écarts.
    Clio se leva brusquement.
    - Attends. Tu es en train de me dire que les dieux grecs existent ? Et que je suis la fille d'un de ces…
    - Clio, Clio, l’interrompit Climène. Je sais que c'est bizarre. Tu dois me prendre pour une malade mentale mais… C'est vrai. Et il fallait que tu le saches. Il faut... Il faut que tu m'aides.
    Clio se rassit, mais elle évita le regard de son amie. Une malade mentale. Bien sûr que c'était une malade mentale.
    - Ta fameuse prophétie, murmura-t-elle.
    Climène hocha la tête.
    - Il faut…
    - J'ai compris.
    Mais elle venait de réaliser autre chose. Quelque chose de bien plus important à ses yeux.
    - On est perdues, dit-elle. Et le collège a flambé. J'imagine que tu n'as pas de portable sur toi ?
    - Un portable ?
    - Mon père, jeta Clio. Il est sans nouvelle depuis ce matin et il…
    La voix de Clio chancela. Elle enfouit la tâte dans ses mains. C'était trop, beaucoup trop pour elle… Climène voulait qu'elle l'aide, ce qui impliquait certainement de combattre encore des monstres et des monstres, ou de courir à travers le pays à la recherche d'indices… Dormir dehors, ça ne la dérangeait pas, elle l'avait fait tant de fois avec son père. Et puis, Climène savait très certainement où aller…
    Mais la vérité était beaucoup plus simple. Non. Il fallait qu'elle rentre embrasser son père, qu'elle oublie toute cette histoire et qu'elle cherche une nouvelle école…
    - On devrait peut-être dormir, proposa alors Climène.
    Clio hocha lentement la tête. Il faisait parfaitement nuit à présent.
    Elle s'allongea sur la mousse humide. Le froid ne la dérangeait pas.
    - Bonne nuit, murmura-t-elle.
    - Bonne nuit », fit Climène.
    Elle ne savait pas que faire… Mais elle le ferait.


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