• Chapitre V

    Le premier réflexe de Cléo en se réveillant fut de soulever son oreiller pour jeter un coup d’œil au livre... Mais il n'y était plus. Comment est-ce possible ? Elle se demanda si elle n'avait pas rêvé, mais elle écarta l'hypothèse : elle était encore mieux réveillée au milieu de la nuit que maintenant. Une chose était certaine : les Décathis avaient trouvé le livre... Et l'avaient emporté.
     Cléo s'habilla tranquillement. Dehors, le ciel était noir et un orage couvait. Comme toujours, pensa Cléo en regrettant une fois de plus le soleil d'Indonésie.
     Elle prit son petit déjeuner, que Mrs Décathis servit avec un regard noir. Elle avait réussi à rater ses œufs au plat, qui étaient caoutchouteux et sans goût. Le pain qui les accompagnait avait la consistance de la pierre.
     En sortant de table, Cléo n'avait qu'une idée en tête : fouiller. Fouiller, et encore fouiller. D'une main de maître, elle crochetait les serrures, pénétrait les chambres d'amis, les multiples salles de bains, les débarras, et cherchait. Elle devait trouver le livre, et le secret qu'il renfermait...
     Elle faisait tout d'une manière silencieuse et invisible. Les objets retrouvaient immédiatement leur place. Que voulez-vous, Cléo ne pouvait s'empêcher de toucher à tout, de visiter les pièces interdites partout où elle allait. Une fois, elle s'était fait prendre en train de tripoter les vêtements d'un mannequin dans un musée d'art. Ç’avait été toute une histoire de pour lui éviter de payer une amende alors depuis, elle faisait attention.
     « Des Christians.
     Cléo pesta. Elle avait couvert tout le manoir, sauf le salon principal et la chambre des Décathis. Évidemment, le livre ne se trouvait nulle part.
    - Des Christians, répéta Martha Décathis.
    Elle était tapie dans un coin d'ombre à quelques pas de Cléo, les bras croisés sur son énorme tablier à fleurs.
    - J'arrive, dit Cléo en reposant le vase en argile qu'elle venait d'examiner. C'est un faux, se dit-elle. Est-ce que tous les beaux objets du manoir étaient factices ?
    Elle s'avança vers Martha Décathis et son ombre de mari, Tom Décathis. C'était un homme maigre au teint cireux et au regard sombre. Il n'avait jamais adressé la parole à Cléo, mais elle l'entendait parfois se disputer avec Mrs Décathis.
    - Que se passe-t-il ? demanda Cléo.
    - Nous te demanderons, répondit Martha de sa voix hautaine, d'arrêter tes allées et venues ingrates à travers la maison.
    - Pourquoi ? Vous avez quelque chose à cacher ?
    Mrs Décathis pinça les lèvres.
    - Nous accordons notre domicile aux enfants depuis plusieurs siècles, répliqua-t-elle. A condition qu'ils aient un minimum... d'éducation.
    Plusieurs siècles ? releva Cléo, mais elle ne posa pas de question.
    - Renvoyez-moi en Indonésie si vous le voulez, répliqua-t-elle posément. Je n'attends que ça.
    - Petite peste !
    Martha Décathis leva un bras pour frapper Cléo... Mais fut arrêtée par son mari.
    - Chérie, dit-il. (Il avait un accent très prononcé, mais Cléo ne parvenait pas à trouver d'où.) Nous avons une promesse à tenir.
    Sa femme le regarda avec des yeux ronds.
    - Mais, Tom, je... Tu... Le livre, il...
    Mr Décathis la fit taire d'un regard.
    - Va mettre la table, ordonna-t-il à Cléo. Il est l'heure de manger. »
    Cléo s'exécuta.
     
    Durant le repas régnait un silence pesant. De temps en temps, les Décathis échangeaient un regard et murmuraient quelques paroles à voix basse. Cléo tendait l'oreille, mais elle ne comprenait rien. Ce n'était pas de l'anglais. C'était une autre langue... Plus ancienne.
    Ils finissaient leur dessert lorsqu'un coup de tonnerre retentit au-dessus d'eux. Tout en pestant, Mrs Décathis ramena la vaisselle de porcelaine à l'intérieur de la maison, luttant contre le mur d'eau qui s'avançait sur la terrasse. Par habitude, Cléo aida à débarrasser, mais elle guettait un moment d'innatention des Décathis pour inspecter le salon. Elle remarqua que de vieilles braises brûlaient dans leur cheminée. Pourtant, depuis les trois mois d'hiver qu'elle avait passés chez eux, Cléo n'avait jamais vu les Décathis allumer un feu...
    Cléo referma le lave-vaisselle qu'elle venait de remplir, même si elle savait que les Décathis faisaient leur vaisselle à la main car ils avaient trop peur qu'on leur casse. Elle s'avança vers la cheminée. Enfermés dans une salle de bains, ses parents d'accueil avaient recommencé à se disputer.
    C'était une vielle cheminée couverte de poussière, qui contrastait avec le reste de la maison immaculée. Cléo n'y avait jamais fait attention, mais tout son encadrement était recouvert de symboles et d'idéogrammes. Elle en reconnut de sa langue natale. Attendez. Quoi ? C'était la deuxième fois qu'elle voyait la langue de son pays chez les Décathis. Mais il ne pouvaient pas…
    Cléo s'attarda sur les mots. Roi. Ciel. Enfers. Qu'est-ce que ça…
    Et si le livre était caché là ? Une sorte de porte secrète… Elle donna un coup de poing dans le symbole « Ciel », par instinct.
    Alors il se passa quelque chose. Les symboles… se mirent à bouger. Cléo regarda autour d'elle : le salon était toujours désert. Une phrase se forma sur le dessus de la cheminée, les autres mots s'entassèrent dans les coins. Porte de Ciel. TIREZ.
    Cléo regarda la cheminée avec des yeux ronds. Une poignée venait d'apparaître, juste en dessous de la phrase. Le vent continuait à hurler dans la maison. Mais les Décathis sortaient de la salle de bains…
    Elle tira de toutes ses forces sur la poignée et, sans hésiter, s'engouffra dans le long couloir sombre qui s'ouvrait devant elle.


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