• Chapitre IV

    Cléo Des Christians était une fille de onze ans, plutôt petite pour son âge, au visage rond, avec un petit nez en trompette, des yeux turquoise profond et des cheveux courts, noirs et lisses. Allongée dans son lit de la maison des Décathis, elle fixait le mur d’en face, ne parvenant pas à trouver le sommeil.
    La petite pièce circulaire était plongée dans la pénombre. On distinguait grand fauteuil rouge bordeaux, sur lequel Cléo avait jeté en boule ses habits de la veille, un bureau poussiéreux et les motifs vieillots du papier peint. L'air sentait l'eau de javel et le désodorisant à la rose.
    Cléo grimaça – elle détestait ces odeurs. Chez elle, ça sentait plutôt l'humidité et le moisi, il y avait des toiles d'araignée dans les recoins et du sable par terre. Les journées croulaient doucement sous le soleil ; Cléo se rappelait les "hourra" joyeux que son père poussait, le soir, quand il rentrait d'une pêche victorieuse et que la famille pouvait manger à sa faim. Et puis... La guerre était arrivée.
    La première chose qu’avait remarqué Cléo à son arrivée en Angleterre, c'était l'indifférence que les médias portaient à cette guerre pourtant sanguinaire qui mobilisait toutes les îles de l'Indonésie. Quelques mois auparavant, plusieurs îles d’Indonésie avaient réclamé l’indépendance, qui leur avait bien sûr été refusée. Mais c’était une question qui durait depuis trop longtemps, et elles avaient riposté par bombardements. L’archipel entier était désormais à feu et à sang.
    Cléo ferma les yeux. Sa maison... Sa belle, modeste certes mais tellement chaleureuse maison... Ne serait peut-être plus là à son retour. Et alors la famille devrait retourner à l'hôtel. Non... Pas l'hôtel ! Ses plus mauvais souvenirs remontaient à quand elle était plus petite, ses parents sans emploi, ils y avaient résidé quelque temps. L'hostilité des clients envers eux, les nouvelles règles d'hygiène à suivre... Mais surtout le fait de dépendre de quelqu'un. Cette idée que, sans le propriétaire de l'hôtel, tout lâcherait... Cette idée qu'ils ne valaient rien.
    Avec le temps, les choses s'étaient améliorées. Son père gardait ses prises de pêche pour lui et pour compenser était entré dans l'académie militaire du pays. Sa mère, qui avait eu un peu plus d'éducation, avait trouvé un métier dans l'assistance informatique. Cela leur avait permis de payer la petite maison dans laquelle ils vivaient. Lorsque la guerre avait éclaté, son père et sa mère avaient rejoint un camp de rebelles contre le gouvernement, un groupe pacifiste qui réclamait des changements dans la législation. Ils étaient devenus des combattants et l’avaient forcée à monter dans le train... Le train qui l'amenait ici.
    Les Décathis, sa famille d'accueil, descendaient d'une longue lignée d'Anglais et étaient plutôt riches. Ils habitaient un petit manoir peu accueillant, à Oxford. C'était peut-être pour ça que Cléo ne les aimait pas trop. Parce qu'ils étaient riches.
    Cléo se retourna dans son lit, les yeux grands ouverts. Trop d’images tourbillonnaient dans sa tête et elle ne parvenait pas à trouver le sommeil. C'est alors qu'elle remarqua que quelque chose clochait.
    C'était un bruit étrange, pareil à un bourdonnement. Le bourdonnement des frelons géants qu'il y avait chez elle. Mais, ici, c'était impossible ! Le temps était toujours à la pluie, et la nourriture était essentiellement constituée de conserves sans goût. Rien de bon pour les attirer.
    Cléo tendit un peu plus l'oreille. Ce n'était pas un bourdonnement. C'était un cri. Comme une longue plainte de la bouche d'un muet.
    Cléo sortit en hâte des couvertures et alla regarder à la fenêtre les voitures éclabousser la chaussée. Ce qui était bien inutile ; le bruit venait de l'autre côté.
    Elle se dirigea vers la porte et l'ouvrit. Le bruit ne s'était pas arrêté... Il continuait, de plus en plus fort, tandis qu'elle avançait dans le couloir... Toutes les portes étaient fermées à clé, même celle de la deuxième chambre d'amis, qui était vide. Cléo se demanda vaguement pourquoi tant de sécurité... Elle ne voulait pas perdre la trace du son.
    Le couloir se terminait dans un cul-de-sac, où l’on trouvait un secrétaire. Le son semblait venir de là. Cléo savait déjà ce qu'il y avait dedans – elle avait rapidement regardé à l'intérieur pendant sa visite personnelle de la maison. C'était simplement des papiers. La plupart étaient vierges et le reste concernait leur propre vente à Hollywood. Comme s'ils en avaient besoin, pensa Cléo en fouillant un peu plus dans le secrétaire. A l'autre bout du monde ! Au fond il y avait une boîte en carton scotchée avec la mention « Fragile » écrite en grandes lettres rouges. Cléo l'ouvrit avec précaution, et n'y trouva qu'une série de papiers vierges.
    Le son amplifiait. On avait vraiment l'impression d'entendre quelqu'un souffrir, maintenant. Prise de colère, Cléo saisit violemment le paquet pour voir s'il n'y avait rien en dessous.
    Le fond du secrétaire était tapissé de vert et or, de sorte qu'il était difficile de remarquer le fil doré qui ouvrait une trappe. Cléo tira dessus et découvrit enfin l'origine du son.
    C'était un énorme livre, un manuscrit. Les pages étaient noircies par le temps, et les illustrations paraissaient dater de l’antiquité. Chose un peu étrange, il était écrit dans la langue natale de Cléo, un dialecte indo-européen dont l'alphabet était composé d'idéogrammes. Cléo le prit et l'emporta dans sa chambre.
    La couverture en cuir noir ne présentait aucun motif, mis à part le titre, écrit en lettres dorées : « Le livre des Mondes ». Il présentait un à un monstres et personnages que la mythologie grecque : les caractères étaient minuscules, comme dans un dictionnaire. En le lisant, Cléo se demanda pourquoi on ne lui avait jamais parlé de tout ça. Elle se demanda aussi, perplexe, quel secret pouvait détenir ce livre s’il était caché dans le double fond d’un secrétaire.
    A la fin du manuscrit se trouvait une pochette de papier. Cléo hésita à l'ouvrir, imaginant l’objet qui pouvait s’y trouver. Une arme, peut-être. Ou un objet magique, comme dans les contes, une potion d’invisibilité, une pierre pour réveiller les morts. Elle souriait en y pensant, mais elle y pensait vraiment.
    Lorsqu'elle se décida enfin, un bruit de pas précipités se fit entendre dans le couloir. Cléo referma brusquement le livre, le fourra sous son oreiller, éteignit sa lampe et s'endormit.


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