• Chapitre 5 : Platform 9 3/4

    Les semaines passèrent. Les Stayne ne partaient jamais en vacances, et cet été ne faisait pas exception à la règle. Pour passer le temps, Ilåna avait essayé une dizaine de fois son uniforme, feuilleté ses manuels (mais en tirer quelque chose, il ne fallait pas l'espérer), et tenté de lancer des sorts avec sa baguette neuve (quelquefois, elle avait provoqué des explosions, mais la plupart du temps, il ne se passait rien). Du reste, la vie était globalement la même. Elle continuait à se gaver de gâteaux au goûter, à jouer aux jeux vidéos avec son frère, à regarder des films d'action. Son père n'avait pas plus de tact que d'habitude, il n'empêche qu'il lui lançait sans cesse des regards obliques étranges, admiratifs, comme si elle n'était plus la même – et c'était peut-être le cas. 

    Ilåna n'était pas sûre. Elle avait perdu tous ses repères, et flottait dans une sorte d'état second. Pour la première fois de sa vie, elle avait hâte d'être à la rentrée...

    Elle ne rêva pas d'Åna. Ça aussi, c'était inhabituel. D'habitude, elle refaisait le même rêve une dizaine de fois – des rêves horribles, peuplés de monstres qui avaient hanté ses nuits pendant toute son enfance... Quant à Åna, elle était certaine que son rêve signifiait quelque chose, sauf qu'elle n'arrivait pas à le comprendre. 

    Et puis, le jour tant attendu arriva. Un matin, au petit déjeuner, son père avait déposé une enveloppe sur la table. Ilåna avait été tellement interloquée qu'elle avait recraché son chocolat chaud. 

    - La rentrée c'est demain ?!

    La lettre rappelait quelques formalités sur l'heure de départ et d'arrivée, la durée du trajet, et était accompagnée d'un petit billet de train. 

    HOWARTS EXPRESS

    for ONE WAY travel

    Platform 9 3/4

    - Quai 9 3/4 ? s'étonna Ilåna. C'est quoi, une énigme ?

    Son père se pencha par-dessus son épaule. 

    - Je n'en sais rien, soupira-t-il. Peut-être que je pourrais appeler Hero et...

    - Non, coupa Ilåna avec un sourire malicieux. Je vais me débrouiller, ça ira.

    La vérité c'était qu'elle ne voulait plus avoir affaire à Hero et Sandra Wales. Tout sauf ça, se disait-elle. 

    L'après-midi, Ilåna et son frère se rendirent au supermarché pour acheter les fournitures « normales » de Caleb. Ilåna essayait de se distraire, mais en vérité, elle ne pouvait s'empêcher de penser à Poudlard. 

    - Qu'est-ce que tu penses de celui-là ? demanda Caleb. 

    - Hum ?

    Elle se rendit compte qu'elle était partie loin, très loin, dans un château médiéval de donjons et de dragons. Caleb, lui, brandissait devant ses yeux un stylo plume hors de prix, qu'il hésitait à acheter. 

    - Tu penses toujours à autre chose, remarqua son frère. C'est pas drôle. Tu étais plus sympa avant.

    Ilåna fut prise au dépourvu. Même si, théoriquement, ils n'étaient que demi-frère-et-sœur, Caleb et elle avaient été élevés ensemble. Depuis toujours, Caleb était le seul ami d'Ilåna, et elle n'avait pas envie de le perdre. Elle se rendit compte que c'était pour ça qu'elle n'avait pas ouvert la lettre, au début. Elle avait peur que son univers éclate, et elle avait peur – 

    De perdre son frère. 

    - Je prends celui-là, décida Caleb en froissant le billet de 20 livres que lui avait donné son père. Le stylo en coûtait 11. Ils avaient encore des courses à faire, il leur manquerait sûrement de l'argent, mais Ilåna ne nota pas.

    Ils passèrent en caisse. 

     

    - Ma puce, fit une voix douce. Réveille-toi.

    Ilåna sauta du lit. Il était six heures du matin, et elle avait l'impression que la nuit n'avait duré que quelques minutes. D'un commun accord, Ilåna et son père décidèrent de ne pas réveiller Caleb. 

    Ils déjeunèrent en silence. Ilåna était si impatiente que sa tête lui tournait – et elle ne pouvait s'empêcher d'afficher en permanence un sourire immense et débile. 

    Rien que l'idée de ne plus revoir Kevin la mettait dans un état d'euphorie. Sans parle du château, des donjons, de la magie...

    Ils quittèrent la maison à 7h50. La gare King's Cross était à seulement une quinzaine de minutes de chez eux, ils étaient très en avance, mais, comme le disait toujours le père d'Ilåna, « On n'est jamais trop en avance ». Et pour cause, deux kilomètres de bouchons eurent bientôt raison d'eux.

    Le portable de Bruce bipa. Ilåna attrapa le téléphone. 

    - C'est Rémy, dit-elle.

    Son père soupira. Il travaillait dans une usine de jouets – à la base, il adorait ça. Il disait toujours à Ilåna qu'il avait l'impression d'être un lutin du Père Noël, ou un renne, à la rigueur. Jusqu'à ce que Rémy Languedoc devienne son patron – depuis ce jour, il aurait tout donné pour changer de métier. 

    - Que dit-il ?

    - « 500 nouvelles commandes pour Roger & Corps supermarchés. Défaut de fabrications sur le robot N46 Série 3. Pro... Porto...

    - Prototype.

    - Prototype Buzz Lightyear Poupée Supersonique en retard. We all need you, Bruce. »

    - Aaaarg, grimaça son père, Buzz Lightyear me donne des envie de meurtre. (Il tapa du poing sur le klaxon.) C'est que je suis en retard, et tu peux être sûr que Rémy va retenir ça sur mon salaire.

    - Ah, fit Ilåna.

    Ça se débloquait. Bientôt, ils roulaient à une vitesse normale. 

    - Bon, écoute, fit le père d'Ilåna lorsqu'ils s'arrêtèrent sur le parking de King's Cross. Je ne vais pas pouvoir t'accompagner dans la gare. Tu penses trouver le quai 9 3/4 toute seule ?

    - Bien sûr, fit Ilåna avec un petit sourire. Ça ne doit pas être sorcier.

    Enfin si, justement, ajouta-t-elle dans sa tête. 

    Elle ne pouvait s'empêcher de sourire. 

    Après avoir rapidement embrassé son père – peut-être même trop rapidement – elle entra dans la gare. 

    Cette gare, elle l'avait visitée des dizaines de fois. Pas qu'ils voyagent souvent, mais son père aimait venir ici pour prendre un café, s'arrêter quelques minutes et observer les gens. C'était comme s'ils partaient avec eux. 

    Elle trouva sans mal la voie 9, qu'elle parcourut lentement de long en large jusqu'à arriver à la voie 10. Pas de voie 9 3/4, bien sûr, le contraire l'aurait étonnée. Elle se trouvait bien embêtée de de devoir demander à un contrôleur qui ne saurait pas forcément plus qu'elle. 

    Elle se dirigeait vers un guichet d'accueil lorsqu'elle repéra deux garçons à l'autre bout du quai, transportant des valises énormes. Comme il y avait une chouette accrochée à l'une d'elles et un chat à l'autre, Ilåna supposa qu'ils se rendaient au même endroit qu'elle : Poudlard. 

    Elle s'approcha d'eux. Le premier était un garçon de quinze ans environ, grand, mince, au visage droit, les bras musclés. Il portait une veste argentée, une cravate verte et un pantalon droit. L'autre, un petit brun de l'âge d'Ilåna, portait globalement la même tenue, mais la veste et le pantalon avaient d'air trop grands pour lui. 

    - Excusez-moi ? demanda Ilåna. Où est... heu...

    - Hum ?

    - La voie 9 3/4 ?

    Le garçon eut un grand sourire, qui dévoilait des dents particulièrement blanches. Ilåna grimaça - elle se sentait particulièrement gênée. 

    - C'est ta première fois ? dit-il d'une voie aimable. Viens. Mylon aussi entre en première année.

    Il la prit par le bras, et la tira jusqu'à la barrière qui séparait les voies 9 et 10. 

    - C'est là.

    Ilåna se demanda si elle avait raison de lui faire confiance. 

    - C'est, heu, une grille, dit-elle.

    - Tout à fait. Il te suffit de passer à travers.

    -A travers ?

    Ilåna en avait déjà vu de belles, entre la maison de sa tante et le Chemin de Traverse ; mais passer à travers une grille ? Est-ce que c'était seulement possible ? 

    Comme pour le prouver, le garçon accéléra soudain, poussant son chariot droit devant lui. Et disparut. 

    C'était clair, il était passé à travers la grille. Ilåna n'en revenait pas. 

    - Allez, viens, fit l'autre. Faut pas avoir peur.

    De la même manière, il fonça doit vers la grille avant de disparaître dedans. Ilåna inspira. Oh. Elle poussa son chariot vers la grille, ferma les yeux. Elle se préparait mentalement au choc.

    Mais quand elle rouvrit les yeux, elle était dans un endroit tout autre. Une gare, oui, mais parcourue par des gens étranges, les mêmes que sur le Chemin de Traverse. Une locomotive antique – mais superbe – s'étendait de tout son long sur le quai, et une pancarte indiquait « Quai 9 3/4 : Poudlard Express, départ imminent. »


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