• Chapitre 3

    Cleptaris fut rattrapée par deux Phillins à la peau grise et à la carrure imposante, qui s'interposèrent en lui bloquant la route. Si l'un des deux était légèrement plus grand que l'autre, ils la dépassaient tous deux de plus d'une tête – une taille impressionnante chez les Phillins qui passaient rarement la barre des 1 mètre. Ils avaient chacun un œil unique, immense et gris, au regard sévère, et rien, sinon leur taille, ne permettait de les distinguer.

     

    - Je m'appelle Balthamos, dit le plus grand d'un air solennel, et voici mon collègue Athos. Nous sommes à votre service, Grande Sage.

     

    Oui, Athos et Balthamos, elle les connaissait. Ils étaient gardes du corps et serviteurs du Grand Sage – et désormais, c'était elle qu'ils servaient.

     

    - Heu... D'accord, dit Cleptaris. Vous pouvez me laisser passer ?
    - Nous devons d'abord vous montrer vos appartements, poursuivit Balthamos. Suivez-nous.

     

    Cleptaris préféra ne pas protester. Elle suivit ses deux gardes jusqu'à l'ascenseur central de la Tour d'Elfried. La cellule, de forme ovale, était transparente, de telle sorte que Cleptaris pouvait voir toute la ville s'étendre au-dessous d'elle à mesure qu'elle montait. La Tour, immense monument de pierre blanche, s'étendait sur des dizaines d'étages à flanc de montagne. Repère des Sages, mais aussi du Roi et de sa garde, il s'agissait du cœur de la Cité d'Elfried qui se déployait tout autour. Des milliers de bâtiments étranges, de coupoles, de maisons, de jardins et de champs, se dressaient en équilibre sur la roche. La rivière de la Destinée, quant à elle, prenait sa source sur un plateau au sommet de la montagne, et descendait en cascade jusqu'à l'océan.

     

    Cette cité était le principal lieu, voir le seul lieu de peuplement de Phillins sur Illios. Sur le reste de la planète s'étendaient des forêts multicolores, des chaînes de montagnes, des océans et de vastes étendues désertiques. Si de nombreuses zones restaient inexplorées par les Phillins, elles n'avaient aucun secret pour Cleptaris qui, involontairement, les voyait à travers le Secret du Temps. Des images de déserts rouges, de tempêtes de glace et de fonds marins envahirent son esprit et elle ferma les yeux, prise de vertige.

     

    L'ascenseur finit par s'arrêter sur un plateau surplombant toute la cité. Ils se trouvaient juste derrière le toit du dernier étage de la Tour, à une hauteur vertigineuse. Les rafales de vent faisaient tanguer Cleptaris. A cette hauteur, on pouvait imaginer qu'il n'y aurait plus aucune trace de Phillins, pourtant un bâtiment solitaire se dressait encore plus haut, à l'orée d'une forêt de pins rouges. Cleptaris s'avança sur le plateau.

     

    - C'est ici que nous vous laissons, dit Balthamos. Il nous est interdit d'avancer plus loin, sauf si vous en faites la demande. Un interrupteur vous permet de nous contacter si besoin.

     

    Cleparis hocha la tête. Ses deux gardes repartirent en sens inverse tandis qu'elle grimpait la montagne jusqu'au long bâtiment rectangulaire aux murs vitrés – la demeure du Grand Sage. Personne à part lui n'avait le droit d'y entrer, en théorie ; mais alors qu'elle était encore apprentie, le Grand Sage avait désobéi aux règles et lui avait laissé pénétrer la demeure secrète. La dernière fois qu'elle y était venue, le Grand Sage était mort dans ses bras –

     

    Cleptaris fit le tour du bâtiment avant d'y entrer. Avec ses murs entièrement vitrés, il semblait appartenir à la forêt. Juste à-côté coulait un filet d'eau appartenant à la rivière de la Destinée. Sous les arbres, Clepatris était à l'abri des rafales de vent ; elle en profita pour respirer l'air froid, écouter le clapotement de l'eau et savourer le calme profond du lieu. Quant à la demeure, elle était bien trop grande à son goût. Il fut un temps où les Sages s'entassaient dans des grottes ; et tout ce que les Rois avaient fait construire pour eux – la Tour, la demeure du Grand Sage – lui semblait démesuré et absurde.

     

    Elle inspira très fort, tentant d'oublier ses mauvais souvenirs et l'appréhension qui lui tordait le ventre ; avant d'entrer à l'intérieur. L'ensemble était constitué de trois grandes pièces, dans lesquelles flottait une odeur d'encens. Un bureau, dans l'entrée, sur lequel s'entassait déjà une épaisse pile de lettres ; une chambre avec un matelas posé au sol et une grande armoire ; ainsi qu'une salle de méditation, celle-ci entièrement vide. Située à l'ombre des arbres, elle était éclairée de quelques bougies et le sol recouvert de tapis aux teintes dorées. De salle de bains, il n'y en avait pas, car les Phillins préféraient les rivières– et en remontant plus haut dans la forêt, le cours d'eau était assez profond pour pouvoir s'y baigner. Quant à la cuisine ou la salle à manger, elles auraient été inutiles car les Phillins pouvaient tenir de plusieurs mois sans manger, et si le Grand Sage en éprouvait le besoin, il pouvait toujours descendre à la cantine des Sages dans le cœur de la Tour. Cleptaris ne tenait pas aussi bien que les Phillins, bien sûr, mais après des années au régime serré, elle passait sans problème une semaine sans manger. Elle descendrait sûrement assez souvent à la cantine, cependant.

     

    Elle décida de ne pas ouvrir les lettres, qui étaient sûrement des félicitations de part et d'autre pour sa nomination de Grande Sage. Qu'est-ce qu'elle s'en fichait, de ces félicitations ! Elle se retrouvait seule dans cette immense maison vide au sommet de la Tour, loin de ses amis, et pire que ça, elle avait perdu l'être qui lui était le plus cher, son père adoptif –
    Ne pleure pas, s'intima Cleptaris. Elle était forte, plus que ça. Elle savait se montrer digne, à la hauteur de ce que les autres attendaient d'elle. Mais qu'est-ce qu'ils attendaient d'elle, sérieusement ? Qu'elle reste en position du lotus en salle de méditation, à compter les heures et réfléchir au sens de la vie, jusqu'à sa mort ? Non, non, elle ne voulait pas de cette vie, elle n'en voulait plus. Elle méritait plus, elle méritait mieux, elle méritait d'être heureuse –
    Ça y est, les images reviennent, en force. Elles obstruent totalement son champ de vision, embrouillent ses pensées. Lui rappellent pourquoi elle a voulu devenir Sage – parce qu'elle voulait avoir les réponses à ses questions, comprendre le sens de la vie, percer la matière noire qui fait tourner l'univers. Elle n'en est que plus perdue, plus seule, plus embrouillée –
    Pourquoi ?
    Pourquoi ? –
    Les questions se forment dans son esprit, mais Cleptaris ne les comprend pas. Des images de grands singes, d'arbres aux fleurs immenses, de guerres stellaires défilent à toute vitesse, mêlées à ses propres souvenirs – la maison de ses parents brûlée, leur atterrissage sur Illios, le jour où elle s'est fait tondre les cheveux et poser son tatouage en pointillés, à sept ans à peine. Sa première rencontre avec Salia, qui deviendrait sa meilleure amie. L'éducation que leur donnait le Grand Sage, à elles et aux autres apprentis – observez la nature, respirez-la, vivez-la. Et la mort de son père adoptif. Et l'enfance du Grand Sage, à une époque lointaine. Et d'autres Phillins, visages colorés cyclopes, d'autres lieux, d'autres époques. Tout est mélangé, rien n'a de sens. Cleptaris à l'impression d'apercevoir un fil rouge qui relie tous ces événements, mais il s'effrite aussitôt qu'il apparaît. Et les questions reviennent, en boucle –
    Comment ?
    Quand ?
    Pourquoi ?
    ...

     

     

    La 2e épreuve de bac passée, Methryl rentrait chez elle par le bus flottant. Ses amis – Sophia, Markus, Lucas, Emma – discutaient de l'épreuve, mais elle avait perdu le fil de la conversation depuis bien longtemps. Les quatre heures lui avaient semblé bien longues pour répondre aux quelques 150 questions sur la vie extra-terrestre dans le système d'Alpha du Centaure. Ils avaient aussi dû traduire quelques textes de l'espagnol dans les langues de Lagos et de Farlia. Restaient des épreuves orales et écrites en langues, et c'en serait enfin fini.

     

    Methryl avait hâte d'obtenir les résultats. Si sa note était assez haute, elle empocherait une belle somme, ce qui pourrait aider ses parents et, qui sait, ils accepteraient peut-être d'économiser pour, disons, une excursion sur la Lune ?

     

    Methryl leva les yeux vers le ciel. La sphère blanche translucide brillait dans le ciel bleu, rassurante. Tout comme les étoiles, elle l'avait fascinée, petite. Aujourd'hui, elle se disait que la Lune devait être encore moins intéressante que la Terre, mais l'idée de poser rien qu'un pied dans la poussière lunaire la faisait rêver.

     

    - Methryl, tu m'écoutes ?
    - Hummm ?

     

    Methryl fit le point. Son amie Emma – grande, blonde, des yeux verts transcendants – la regardait d'un air sévère.

     

    - Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Methryl.
    - Emma voulait savoir si les Phillins vivent sur Farlia, dit Lucas en riant – grand et blond lui aussi, il avait une épaisse touffe de cheveux en bataille et le don d'énerver les gens.
    - Mais pas du tout ! s'exclama Emma.

     

    Elle se pencha par-dessus Markus et tenta de le frapper.

     

    - Ah bon ? fit Lucas, qui riait toujours en esquivant les gifles. C'est pas ce que t'as répondu, alors ? Methryl, explique-lui, cette enfant n'a rien compris.
    - Ben non. Les Phillins vivent sur Illios, dit Methryl. Tu savais pas ?
    - Mais si ! (Emma fusilla Lucas du regard). Mais il y en a quelques-uns sur Farlia, non ? Toutes les SET vivent sur Farlia...
    - Si tu parles des ambassadeurs qui viennent une fois par an pour la Comission Solar-Alpha, oui. Sinon... Bah non.
    - Voilà ! s'exclama Lucas. Je te l'avais bien dit !

     

    Emma fit la moue.

     

    - Oh non... J'ai mis n'importe quoi...
    - Ça dépend, dit Methryl. Après tout, t'as raison, y a bien des Phillins sur Farlia. Peut-être qu'ils le compteront bon.
    - Mais non... se lamenta Emma. Je suis nulle...

     

    Sophia secoua la tête.

     

    - Arrête de dire n'importe quoi, dit-elle. Il y a beaucoup de par cœur dans cette épreuve. Personne ne peut retenir tout ça.

     

    Sophia la regarda. Elle était petite, brune, aux yeux bleus. C'était la meilleure amie de Methryl, et de très loin.

     

    - Peut-être, décida-t-elle au bout d'un moment, que Methryl a réussi à se faire implanter une puce de mémoire. Mais (elle se tourna vers Emma), pour une personne normalement constituée, c'est normal que tu ne saches pas tout.
    - Je n'ai pas de puce de mémoire ! s'offusqua Methryl. Tu crois sérieusement que mes parents auraient les moyens de m'offrir ça ?

     

    Sophia – Fi – haussa les épaules.

     

    - Non, mais tu aurais pu t'en trouver une, avec tes Pillages.
    - Les gens les emportent avec eux, quand ils partent, répliqua Methryl. Et puis, si j'avais une PM, les robots l'auraient repérée et j'aurais été disqualifiée depuis longtemps.
    - Pas faux, dit Markus, qui ouvrait la bouche pour la première fois de la conversation.
    Markus était grand et large, il avait un visage rond, de petits yeux gris et une épaisse touffe de cheveux noirs. Malgré sa carrure et sa passion pour le sport, c'était le genre de mec nounours qu'on aime avoir près de soi, le genre d'amis sur lequel on peut compter.

     

    Et le genre qui faisait craquer Methryl, aussi.
    Elle espéra que personne n'avait remarqué qu'elle s'était pétrifiée dans son siège.

     

    - Tu as de la chance, dit Emma. Tu as une mémoire de dingue alors que je n'arrive même pas à retenir les capitales martiennes. Je ne ramènerai même pas 50 pièces à la maison...

     

    L'argent, songea Methryl avec amertume. Il n'y avait bien que ça pour motiver les gens, sur cette fichue planète. Le fait que les plus riches soient tous partis aurait dû arranger les choses, mais les ressources terrestres étaient épuisées, et les voyages stellaires coûtaient une fortune. Si Fi et Emma tenaient tellement à avoir une bonne note au bac, ce n'était pas tellement pour le diplôme, puisqu'il ne valait plus rien, mais pour la somme d'argent reçue à l'arrivée, en fonction de leurs résultats...

     

    Un silence passa, beaucoup trop lourd. Il faisait chaud, le soleil aveuglait Methryl à travers la vitre du bus.

     

    - Comment se passent tes Pillages ? demanda soudain Markus.

     

    Methryl se pétrifia.

     

    - Mhm, bien, bredouilla-t-elle. Enfin, ça peut aller. Pourquoi ?

     

    - Comme ça. Je me disais juste que tu es la seule d'entre nous à pouvoir t'en sortir, après le bac. Je veux dire, entre ta mention et l'argent des Pillages.
    - Vous pouvez venir avec moi, vous savez, dit Methryl. C'est pas interdit.
    - Ben si, justement, dit Fi.

     

    Ah oui.

     

    - Ouais, mais bon, personne n'a jamais vérifié... C'est sans danger...
    - Quand même, dit Fi. Ca se fait pas, ce que tu fais aux gens.
    - Mais ils s'en fichent ! Ils sont tous morts !
    - Ouais, mais ça te plairait, qu'on s'incruste chez toi pour voler tes richesses et l'héritage de ta famille ?
    - Si je suis morte, je crois que je m'en ficherais, répliqua Methryl.
    - Mouais, dit Markus. Je suis plutôt d'accord avec Fi, en fait.

     

    Ah.

     

    - Changeons de sujet, enchaîna Methryl. Vacances !
    - Oh, oui, soupira Lucas. Plus que deux semaines à tenir !

     

    Il se leva, suivi par Emma.

     

    - On s'appelle, ok ? Pour se voir, un peu.
    - D'accord.

     

    Methryl n'avait pas beaucoup de projets pour ces vacances, mais elle aimerait bien quitter l'Espagne, pour une fois. La perspective de passer du temps avec ses amis la réjouissait.

     

    A l'arrêt suivant, ce fut au tour de Fi et Markus de descendre, et Methryl descendit un peu plus loin.

     

     

    Edo prenait ses marques.

     

    Lorsqu'ils avaient laissé le vaisseau de ROSA dans le sous-sol du palais d'Im, il s'était séparé de ce qui faisait son foyer : ses photos, et ses livres. Il avait bien réussi à s'emparer de quelques clichés au passage, mais ses livres étaient bien trop encombrants. Dans le vaisseau qu'Im leur avait prêté, il n'y avait que deux cellules en plus du cockpit. Dans chaque cellule étaient disposés plusieurs lits superposés en métal. Au-dessus du sien, Edo avait accroché les quelques photos qu'il avait récupéré : il y en avait une de lui petit, entre les bras d'Elisa Blum, une femme ronde au regard pétillant qui avait fait partie de la Résistance de l'époque. Aujourd'hui, elle était morte, enterrée dans un cimetière de la reine Naan. Une autre image montrait deux aliens dont Edo avait oublié le nom, d'anciens membres eux aussi tombés sous les assauts ennemis. Et enfin, il y avait une vielle photo de la mère d'Edo, en médaillon, qu'il avait emportée pour ne pas oublier sa famille.

     

    Edo aimait les vieux objets – les livres, les appareils photos. Il n'était pas le seul, c'était ce qui lui avait permis de collecter tous ses ouvrages à travers les systèmes. Quant à ses appareils, ils sommeillaient dans la station spatiale de ROSA et lui manquaient un peu.

     

    Il s'avança dans le cockpit, où Nicolas conduisait le vaisseau silencieusement. La carte stellaire était projetée sur les vitres de l'appareil et une bière était posée sur le rebord.

    - Alors, champion ? fit Nicolas d'un ton abrupt. Où va-t-on trouver nos splendides guerriers, maintenant ?

     

    Edo toucha la carte stellaire et zooma sur le système solaire, puis plus précisément sur la planète Pluton, qu'il tourna jusqu'à leur piste d'atterrissage. Il pianota dans les commandes pour programmer le trajet.

     

    - Direction Pluton, dit-il, fier.

     

    Là-bas se trouvait une grande communauté industrielle, vivant sous le jouc d'Argonus. Y faire descendre un vaisseau du Royaume de Quartz était particulièrement risqué, mais Edo connaissait les pistes non surveillées. Edo espérait s'allier à la Dame du marais, ce qui leur permettrait de se constituer un stock de munitions et de fournir Im. Sur sa planète, elle dirigeait ce qui pouvait le plus s'approcher d'un réseau de Résistance et ils avaient le plus grand intérêt à s'allier à elle.

     

    - Bien, dit Nicolas. Mais c'est moi qui dirige ce vaisseau. Ne prends plus les commandes, à l'avenir.

     

     

    En même temps qu'elle appréhendait le Secret du Temps, Cleptaris découvrait que le Temps en lui-même n'avait aucune prise sur elle. Vivrait-elle 150 ans, comme la plupart des humains, ou plutôt 300, comme les Grands Sages avant elle ? Si elle mourrait ce soir ou dans mille ans, cela ne ferait aucune différence car son passé, son avenir n'existaient plus, il n'y avait que l'instant présent, répété à l'infini.

     

    Des images s'imposaient dans l'esprit de Cleptaris à chaque fois qu'elle laissait son esprit divaguer. Longtemps – mais elle ne sut dire combien de temps précisément – elle resta allongée dans la salle de méditation, en proie à des visions atroces. Elle n'avait plus conscience de rien, ni du monde, ni d'elle-même. Un de ses serviteurs lui apportait chaque jour à manger, mais elle ne touchait presque à rien. Voilà ce qui répondait à sa question – à force de vivre parmi les Phillins, elle avait appris à vivre quasiment sans manger.

     

    Un jour, les visions se firent si denses, si fortes, que Cleptaris en souffrait physiquement. Elle avait chaud et froid en même temps, la peur, la douleur et les souvenirs lui tordaient le ventre. Et elle se sentait seule, horriblement seule.

     

    Elle sortit en courant de cette demeure maudite. L'air frais lui fit un bien fou. Les images s'estompèrent, Cleptaris revint lentement à la réalité.

     

    Elle s'accroupit face au ruisseau et s'y rinça le visage. Sa tête tournait légèrement, mais elle pouvait de nouveau penser par elle-même.

     

    Imaginez que non seulement les civilisations, les espèces animales, mais aussi les plantes, les pierres et la planète elle-même aient des souvenirs. Des images, des sons, résiduels de toute leur histoire. Ces souvenirs millénaires s'étaient entassés sous terre, dans d'immenses cristaux translucides, qui formaient le Secret du Temps. Cette mémoire universelle, intemporelle, avait été percée à jour par un groupe de Sages qui exploraient leur monde, et avait sauté dans l'esprit de l'un d'entre eux – le Grand Sage. Depuis, le Secret du Temps passait de Grand Sage en Grand Sage, cherchant à tout prix à résider dans un être vivant. Bien sûr, au fil des millénaires, il n'avait fait que s'agrandir, car aux événements passés s'ajoutaient de nouveaux chaque seconde, tous uniques. Il existait même des théories selon lesquelles chaque planète possédait son propre Secret du Temps, mais comme ils étaient tous liés, celui qui en possédait un pouvait avoir accès aux souvenirs de tout l'univers.

     

    En lisant toute cette histoire avec l'esprit assez clair, on pouvait apercevoir la logique des événements, pronostiquer l'avenir. C'est pourquoi l'ordre des Sages avait pris tant d'importance, pourquoi leur ligne avait radicalement changé de direction. Comme tous les autres, Cleptaris avait cru que posséder le Secret du Temps était comme le Savoir Suprême, un moyen de comprendre enfin, d'un seul coup, le monde. Mais elle n'en était que plus perdue. Elle ne voulait plus de ces souvenirs et rêvait qu'on lui arrache la tête à coups de pioche. Peut-être que l'organisme des Phillins était plus fort, plus résistant, pour pouvoir vivre avec comme le Grand Sage qui l'avait élevée. Mais elle n'était qu'une petite humaine élevée sur Illios. Comment avait-elle pu s'en croire capable ?

     

    Elle regarda un instant son reflet dans l'eau. Elle avait un visage rond, des yeux gris, et des cheveux noirs ras. C'était comme ça – quand on commence la formation de Sage, on a le crâne rasé. Mais aujourd'hui, elle était la prêtresse suprême de la communauté et elle pouvait faire ce qu'elle voulait avec ses cheveux. Elle aimerait bien se laisser pousser les cheveux, pour voir comment elle serait avec une tête de fille.

     

    Au milieu de son crâne, son tatouage, maintenant complété, formait l'« e » recourbé du drapeau d'Europe, sa planète d'origine. C'était étrange, car, en même temps qu'ils l'avaient acceptée dans leur communauté, les Phillins avaient gravé son origine bien au milieu du crâne, pour que personne ne l'oublie.

     

    Ok, pensa Cleptaris. Ils voulaient qu'elle soie la Grande Sage ? Elle le serait.

     

    Elle prit deux gorgées d'eau et rentra dans la maison. Finies les lamentations, elle allait se montrer à la hauteur. Elle commença par ouvrir les lettres entassées sur le bureau – des félicitations, des informations qu'elle lisait à moitié, et dont elle jeta une grande partie. Le rangement du bureau fait, elle ramassa les plats moisis qui étaient restés derrière sa porte et les jeta dans la nature. Elle empila les assiettes pour les ramener à la cantine, et mangea ses graines de la veille. Elle commençait à avoir sérieusement faim, après tous ces jeûnes, alors elle décida de se prendre un repas costaud à la cantine, ce serait l'occasion de voir du monde. Elle n'avait pas de cheveux à laver, mais elle prit un bain complet dans le ruisseau derrière la demeure. Avant de partir, elle rangea son étagère et enfila une veste par-dessus sa robe de Sage. Elle emporta les assiettes et descendit la montagne pour la première fois depuis des lustres, avant d'emprunter l'ascenseur jusqu'à l'étage de la cantine.

     

    En entrant dans le bâtiment, elle fut saluée par des apprentis Sages qui avaient été ses camarades, durant sa formation. Les jeunes comme les vieux lui témoignaient des signes de respect, des « Bonjour, Grande Sage », qui la déstabilisèrent un peu. La cantine était un immense bâtiment réservé aux Sages, dont les murs étaient recouverts de vitraux aux douces lueurs vertes. Elle passa d'abord rendre les assiettes et demanda au chef de ne plus lui préparer à manger – elle descendrait dans la cantine, ce serait mieux pour elle. Elle saisit ensuite un plateau qu'elle coulissa en choisissant le plus de plats possibles. Les fumets d'Orrgul, de Rats de Stael, les céréales et les fruits lui ouvraient l'appétit.

     

    Alors qu'elle s'apprêtait à choisir une table en solitaire, elle fut interpellée et se retourna. Le roi Son Klá était debout près des cuisines avec plusieurs de ses conseillers et il s'avança vers elle.

     

    - Bonjour, Grande Sage, lui dit-il.

     

    - Votre Altesse, répondit Cleptaris en s'inclinant.

     

    Le roi sourit.

     

    - Bon retour parmi nous, enchaîna-t-il. Vous plairait-il de déjeuner avec moi dans mes appartements plutôt que de manger seule, dans cet environnement (il désigna la salle d'un geste de la tête) bruyant et désagréable ?

     

    - Heu... Comme vous voulez, répondit Cleptaris, surprise par cette demande.

     

    Elle reposa son plateau si appétissant et suivit le roi et ses conseillers à travers un dédale de couloirs.

     

    Le roi avait la peau d'un gris bleuté. C'était la première fois que Cleptaris le voyait autre part que sur son trône ou son piédestal et, même s'il était « grand » pour un Phillin, il ne la dépassait pas. Elle parcourra derrière lui la partie Est de la Tour, celle des appartements du Roi et de l'Armée, qu'elle ne connaissait pas. Ces couloirs, plus sombres et plus étriqués, semblaient construits dans une architecture totalement différente. Les murs étaient ornés de fresques bleues et dorées, les couleurs de la Royauté chez les Phillins, tandis que la partie des Sages était le plus souvent recouverte de vitres immenses ou de vitraux.

     

    Le Roi finit par demander à ses conseillers de le quitter et pénétra dans une salle à manger de taille modeste – la table n'était faite que pour tenir quatre personnes, six au maximum. Et, sur les côtés, deux escaliers en colimaçon semblaient conduire directement eux appartements du Roi.

     

    Cleptaris était mal à l'aise. Elle avait l'impression qu'elle n'aurait pas dû être ici.

     

    - Asseyez-vous, lui intima-t-il, chaleureux. Mes cuisiniers vous préparent des mets des plus délicats. Vous devez avoir faim. (Il frappa dans ses mains et deux Phillaines apparurent.) Falbha, Gerda, veuillez préparer l'apéritif de la Grande Sage. Soyez rapides.

     

    - Oui, Sire, dirent les domestiques en s'inclinant.

     

    Elles adressèrent un salut à Cleptaris avant de filer sur les côtés.

     

    - Excusez-moi, fit le Roi. Je n'aurais pas dû vous inviter alors que rien n'est prêt. Vous allez mourir de faim...

     

    - Ce n'est rien, répondit poliment Cleptaris.

     

    - J'espère qu'elles seront rapides, enchaîna Son. Nous avons beaucoup de choses, ici. Notamment de l'Älgos. Vous avez déjà mangé de l'Älgos ?

     

    Cleptaris secoua la tête. L'Älgos était un poisson, et il était si rare que le manger reviendrait du sacrilège pour un Sage. Mais elle ne dit rien.

     

    - Vous verrez, c'est succulent, dit le Roi. Oh, mais (il se frappa la tête avec une main.) Les Sages n'en mangent pas ! J'avais complètement oublié !

     

    - Ce n'est rien, répéta Cleptaris.

     

    - Oh, mais si ! s'exclama le roi. Je suis désolé ! Vous avez bien raison de ne pas en manger, d'ailleurs. Ah, les privilèges vous font souvent oublier le monde autour de vous. Heureusement que l'on a les Sages pour nous rappeler que la nature est précieuse.

     

    - Ce n'est rien, dit encore Cleptaris.

     

    - Vous savez, dit le Roi en parlant à toute vitesse, les dirigeants sont des êtres irresponsables. J'essaye d'être juste, mais je fais souvent n'importe quoi, parce que depuis mon palais, je ne vois pas grand-chose. Quand on est roi, on vous jette des tomates à la figure pour un oui ou pour un non. C'est une pression terrible, mais le pire, c'est que j'ai l'impression de faire de plus en plus n'importe quoi à mesure qu'on me critique.

     

    - Vous n'êtes pas très critiqué, dit Cleptaris. Le peuple vous aime.

     

    - Pas tant que ça. Mais vous, Grande Sage, êtes la personne la plus respectée du Royaume. Qu'est-ce que ça vous fait ?

     

    A cet instant, les deux Phillaines revinrent, portant des plats de graines, de légumes ainsi que des œufs d'Älgos.

     

    - Rangez ça ! s'offusqua le Roi. Ces animaux sont sacrés !

     

    - Seigneur, fit Cleptaris, je peux très bien...

     

    - Non ! répliqua le Roi, qui semblait vraiment perturbé. Enlevez-moi ça, vous autres.

     

    Alors que les domestiques retiraient les plats, le roi se redressa dans son siège, l'air mal à l'aise, honteux. Cleptaris se sentait mal à l'aise, elle aussi. Elle n'avait rien à faire là, elle voulait s'enfuir loin, au sommet de la montagne.

    D'autres plats furent apportés, et elle se servit timidement. Elle ne s'était pas rendu compte à quel point elle avait faim.

     

    - Alors... commença le roi, brisant un silence gênant. Vous possédez le Secret du Temps, désormais. C'est fascinant...

     

    - Seigneur, coupa Cleptaris. S'il vous plaît.

     

    Automatiquement, le Secret du Temps s'était réveillé dans son esprit, mais elle le chassa d'un battement de cils. Elle le maîtrisait mieux, désormais. Mais elle ne voulait pas en entendre parler.

     

    - Oh. Très bien. D'accord.

     

    L'œil unique du roi se baladait d'un coin à l'autre de la pièce, comme s'il évitait son regard. N'avait-il donc jamais reçu personne à dîner ? Bien-sûr que si. Mais jamais de femme humaine, se répondit Cleptaris. Elle était gênée de le mettre ainsi mal à l'aise.

     

    - Alors... reprit le roi. Vous intéressez-vous à la politique ?

     

    - Pas vraiment. (Cleptaris avait fini par se jeter sur son plat, elle mangeait comme une goinfre, mais peu importait.) En fait, dit-elle entre deux bouchées, les Sages sont désintéressés de la politique, donc je n'y connais rien.

     

    L'œil du Roi s'agrandit.

     

    - Vraiment ?

     

    - Oui, vraiment.

     

    Cleptaris ne pouvait s'empêcher de sourire. Ce jeune roi était bien naïf.

     

    - Eh bien... (Le roi tenta d'avoir l'air sérieux.) Regardez par vous-même, s'il vous plaît. Et dites-moi ce que vous pensez d'Argonus le Blanc. Une guerre fait rage sur Mars, et lui et ses armées en sont le cœur. Selon mes conseillers, lorsqu'Argonus aura gagné sur Mars, il pourrait très bien se diriger vers notre planète, et il faut que nous nous tenions préparés à la guerre.

     

    - Mars est bien lointaine, pourtant. Que viendrait-il faire par ici ?

     

    - Eh bien, je ne sais précisément ce qu'il recherche et pourquoi il s'attaquerait à nous, mais Argonus le Blanc a déjà un important poste au sein de la Commission, et une force de frappe impressionnante. Il a réussi à pénétrer le système des humains en imposant son contrôle sur Pluton et sur la plupart des provinces de Mars. Alors – d'après mes conseillers – nous devons nous tenir prêts. Nous sommes un peuple riche et organisé, tout ce que rejettent les Peuples de l'Ombre, alors... Il pourrait très bien venir nous déclarer la guerre.

     

    Cleptaris orienta ses pensées vers le Système solaire, et vers un dénommé Argonus le Blanc. Elle ne savait pas ce qu'il était, ni ce qu'il voulait, mais au prix d'un effort qui lui tordit le ventre, le Secret du Temps lui envoya la réponse. Elle vit un être presque immatériel, d'un blanc laiteux, aux yeux jaunes, se dresser à la tête d'une armée de Smaëlins, sur Mars. Des soldats humains tombaient par dizaines sous les coups de ces soldats surentraînés. Derrière eux, on pouvait apercevoir des vaisseaux extrêmement sophistiqués, de ceux qui pouvaient traverser plusieurs années-lumière en quelques heures, et qui envoyaient des missiles à des kilomètres. Des explosions surgissaient de nulle part, détruisant des maisons et des places. Mais les soldats humains semblaient ne pas se résoudre à se laisser envahir, puisqu'ils avaient déployé toutes leurs forces et construit une immense barrière de métal autour du palais.

     

    Cleptaris revint au présent, nauséeuse. Les images qu'elle avait vues ne devaient pas dater de plus de quelques jours.

     

    - Effectivement, dit-elle au Roi, il est puissant. S'il venait à nous attaquer, nous serions de toute façon sous-armés. Nous sommes un petit peuple pas vraiment habitué à la guerre. Mais ne crions pas avant d'avoir mal, rien ne nous prouve qu'il n'en veut pas seulement aux humains.

     

    Ça lui fit bizarre de parler des « humains » comme d'une entité différente à elle-même. Génétiquement, elle était humaine, bien sûr. Mais elle ne savait rien des humains, elle n'appartenait pas à leur peuple. Les humains avaient étendu leurs Royaumes sur la Terre, la Lune, Mars, Europe et Pluton. S'ils possédaient une grande partie du système solaire, ils ne s'étaient jamais aventurés jusqu'ici, dans le système d'Alpha Centauri – mis à part ceux qui siégeaient à la Commission, sur Farlia. C'était peu.

     

    - Grande Sage, dit le Roi. Ne pouvez-vous pas... vous savez... Pronostiquer, comme l'ont fait vos prédécesseurs ?

     

    Il faisait référence à ces Grands Sages qui percevaient les Lignes du Temps, et pouvaient ainsi imaginer plusieurs théories très solides sur l'avenir. Mais, malheureusement pour lui, seuls quelques-uns y parvenaient, après des siècles d'apprentissage et d'approvisionnement du Secret du Temps. D'une part, elle était beaucoup trop jeune, d'autre part, Argonus se trouvait beaucoup trop loin pour qu'elle puisse visionner son passé sans périr sous l'effort.

     

    - Je ne peux pas, répondit-elle poliment. J'aimerais, mais ce n'est pas possible.

     

    - Ah, fit le Roi, déçu. Ce n'est rien.

     

    - Je ne m'y connais pas, en politique, reprit Cleptaris. Mais si vous voulez mon conseil, n'alarmez pas le monde entier pour une menace imaginaire.

     

    - D'accord, dit le roi en souriant. Ça me va. Merci pour vos conseils, grande Sage.

     

    - Mais de rien.

     

    Cleptaris avait fini les fruits et les crèmes qui formaient son dessert. Elle avait encore faim, mais elle se dit que ça devrait peut-être aller, là.

     

    Elle se leva, et le Roi se leva aussi.

     

    - Eh bien... Merci de m'avoir invitée, dit-elle.

     

    - Tout le plaisir est pour moi, répondit le Roi en lui serrant la main. Voulez-vous que je vous raccompagne ?

     

    - Heu... Non, merci, ça ira.

     

    - Si, vraiment. Je pense qu'il vaut mieux, pour éviter de vous perdre dans ce dédale de couloirs.

     

    - Eh bien, si vous y tenez...

     

    Le Roi prit son bras, pour la conduire de façon galante. Il écarta ses domestiques et la guida à travers le château, sans rien dire. Heureusement qu'il avait insisté, finalement, parce quelle aurait fini par s'y perdre.

     

    - C'était un plaisir de vous avoir, dit enfin le roi quand il la déposa dans l'autre aile de la Tour. J'espère que nous aurons la chance de nous parler à nouveau.

     

    - Évidement que nous en aurons la chance, dit Cleptaris. Vous êtes le Roi et je suis la Grande Sage. Nous nous reverrons sûrement dans des... dîners d'affaires ou quelque chose du genre... Pour parler du pays.

     

    - Non, dit le roi, je voulais dire... Enfin, peu importe. Portez-vous bien.

     

    - Merci, dit Cleptaris en retour. Bonne journée.

     

    ***

     


    Quand elle arriva dans sa demeure au sommet de la montagne, leur discussion raisonnait toujours à l'esprit de Cleptaris. Non seulement l'histoire d'Argonus et de la guerre, mais surtout la manière dont le roi s'était comporté avec elle. Elle était flattée, bien sûr, qu'il lui porte cette attention. Mais ça la dérangeait profondément, comme s'il n'en avait pas le droit.

     

    Sur le bureau, une lettre avait été déposée.

     

    Elle s'assit et l'ouvrit, histoire de se changer les idées. Elle ne connaissait pas cette écriture, mais c'était parce qu'elle ne l'avait jamais vu écrire. En lisant les premiers mots, elle entendit une voix d'outre-tombe.

    C'était le Grand Sage.


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