• Chapitre 2

    On rejoint en marchant le Portoloin le plus proche. C'est bizarre, de me retrouver à nouveau entre Ron et Hermione. Toute la tension est retombée, pourtant je n'arrive pas encore à baisser la garde. J'écoute distraitement leur conversation – ils se disputent à moitié. Hermione se plaint que Ron s'obstine à supporter les Canons de Chudley, et Ron dit qu'elle n'y connaît rien. Ce n'est pas faux, après tout, Hermione s'intéresse au Quiddich de loin en loin, comme on dit. Les Canons ne sont pas si mauvais que ça, à vrai dire ; leurs batteurs et leurs poursuiveurs sont même plutôt bons, mais ils ont le pire gardien et le pire attrapeur que je connaisse. Maintenant, ils ont juste besoin de chance et de supporters comme Ron qui les encouragent.
    Neville et Luna marchent un peu devant, côte à côte, comme un vrai couple. Ils se tiennent par la main. Ginny ouvre la marche. J'hésite encore à la rejoindre, je veux rester avec mes amis –

    C'est un petit stade sans envergure, mais on a de très bonnes places, qui surplombent tout le terrain. Les Lutins de Bretagne sont très élégants dans leur robe blanche et noire ; les Canons font hurler leurs fans, qui sont bien plus nombreux que je pensais. Ron, à-côté de moi, se déchaîne. Il porte un haut de forme orange et noir, les couleurs des Canons. A mesure que le match avance, l'écart se creuse entre les deux équipes. Les Canons parviennent à marquer quelques points, mais les Lutins sont bien meilleurs. Bientôt, ils ont 50 points d'avance.
    La foule est déchaînée. J'ai chaud, et mes épaules sont lourdes. Ginny glisse sa main dans la mienne. Je lutte pour garder les yeux ouverts.
    « M. Potter ? » fait une voix derrière moi.
    Je soupire. C'est un officier du Ministère, celui qui m'avait donné l'adresse des Dursley. Il avance tant bien que mal entre les gradins et puis s'approche de moi. Il me tend un courrier, que je déchire. C'est une lettre de Lupin, son testament, peut-être.
    Oh.

    5 Juin
    Je suis rentré au Terrier sans attendre la fin du match. Ginny m'a accompagné. J'ai besoin de me poser, de réfléchir. J'ai besoin des conseils de Molly Weasley.
    La lettre n'était pas le testament de Lupin, en vérité, mais simplement quelques mots griffonnés à la hâte ; entre deux combats. Le papier est froissé, la plume, tremblante.

    Si je meurs, transmettez-lui ceci :
    Harry, si Nympha et moi mourrons, il n'y aura plus que toi pour notre fils Ted. Pour l'instant, il est chez la mère de Nympha, mais la vielle ne durera pas éternellement. Je te confie l'enfant, et tout l'argent qu'il te faudra pour l'élever.
    En espérant que cela ne te parviendra jamais,
    Lupin.

    Le reste est tapé à la machine par une sorcière du nom d'Alana. Elle explique avec les termes froids qu'exige son métier que si je n'adopte pas légalement Teddy Lupin, il vivra chez sa grand-mère aussi longtemps qu'elle sera en vie, puis sera placé dans un orphelinat Moldu comme c'est la procédure. Si j'adopte l'enfant, libre à moi de le confier à quelqu'un d'autre plus tard.
    Je pleure. Les flammes vertes de la cheminée ondulent et Arthur Weasley émerge soudain. Il me regarde d'un air plein de compassion, mais ne dit rien. Ginny est tout près de moi, elle raisonne calmement. Le mieux serait d'adopter Teddy Lupin, puis de m'installer au Terrier ou au Square Grimmow. Ce serait la moindre des choses, en mémoire de Rémus et Tonks.
    Mais en serai-je capable ?
    Je joue le rôle de Sirius, je ne peux m'empêcher de penser. Si seulement Sirius avait été là pour m'élever, ma vie aurait été différente... Mais peu importe. Il faut tourner le dos au passer, aller de l'avant.
    J'ai besoin de réfléchir.

    Neville, Luna, Hermione et Ron sont rentrés. Ron m'en veut un peu d'être parti sans prévenir, il dit que c'était un beau match, même si les Lutins de Bretagne ont gagné. Je le crois sans discuter...
    Hermione est d'accord avec moi : je ne peux pas m'occuper d'enfant maintenant, à dix-sept ans à peine, au sortir d'une guerre. Molly propose de l'adopter – un enfant de plus, après tout, ça ne lui poserait pas de problème. Mais je secoue la tête. J'ai un engagement vis-à-vis de Rémus, maintenant. Je suis le parrain de son fils...

    7 Juin
    L'ensemble des Maraudeurs n'étant désormais plus de ce monde, je me tourne vers la seule personne dans mon entourage ayant bien connu Lupin : Arthur Weasley. Ils ont appris à se connaître environ dix ans plus tôt, à l'époque de l'Ordre du Phénix.
    « Il est né en 1960, me dit-il en comptant sur ses doigts. Quand il était très jeune, il s'est fait attaquer par un loup-garou... Fenrir Greyback. Il en a gardé des traces sur tout le corps... Et depuis, il se transformait chaque mois en loup. Au début, ses parents étaient désorientés. Ils ne comprenaient pas pourquoi chaque mois, ils retrouvaient leur maison sans dessus-dessous, les meubles lacérés et renversés avec violence... Mais avec une enquête, ils ne tardèrent pas à découvrir la vérité. Ils cherchèrent activement un remède, sans succès... Rémus était élevé comme un monstre, et rejeté par tous. Personne ne pensait qu'il pourrait étudier.
    Arthur secoue la tête.
    - Enfin, l'histoire, tu la connais.
    C'est vrai, je la connais. L'année où Rémus est entré à Poudlard, Dumbledore fit construire la Cabane Hurlante et planter le Saule Cogneur. Ainsi, Rémus devenait inoffensif... Mais, seul, il souffrait énormément. Par contre, le reste du temps, il y avait ses amis –
    Sirius –
    Pettigrow –
    James –
    - C'est en quatrième année qu'ils parvinrent à avoir de véritables Patronus, me dit Arthur. Les rumeurs sur la Cabane Hurlante étaient très virulentes... En dehors de James, Sirius et Pettigrow, personne n'aimait vraiment Lupin. Il était distant, lunatique, rabat-joie... Parfois, on louait son talent en classe, mais c'était à peu près tout. Et puis, ils ont grandi... Et il y a eu l'Ordre.
    L'Ordre.
    Voldemort.
    Le regard d'Arthur se perd dans des souvenirs douloureux. Les souvenirs d'une guerre que je n'ai aucun mal à imaginer.
    - Il n'avait pas vraiment de métier, poursuit Arthur, il étudiait la Défense Contre Les Forces du Mal. A l'époque, j'étais au Ministère, comme aujourd'hui. Avec l'Ordre du Phénix, on a découvert quelque chose de nouveau, d'à la fois cruel et jubilatoire : la Résistance. On avait l'impression d'être au cœur du monde, là où les choses bougeaient. On est devenus plutôt amis, à l'époque. (Il sourit.) De très bons amis. Mais Rémus était préoccupé par autre chose que la Guerre. Il savait que Voldemort cherchait les Potter, alors James et lui ont décidé de changer le Gardien du Secret –
    - Merci », dis-je précipitamment.
    Je connais cette histoire, je n'ai pas besoin qu'on me rappelle des détails inutiles. Ce ne sont pas mes parents que Voldemort recherchait, c'était moi. Moi, l'...lu, qui, marqué par lui, était destiné à une vie... Mouvementée, disons.
    Je regagne ma chambre, tout en haut. Mes pensées tourbillonnent.
    Il y a eu plusieurs Rémus Lupin.
    Lupin loup-garou, brisé, rejeté, monstre qui peinait à s'accepter lui-même,
    Lupin Maraudeur, inventif, travailleur, fier, ayant des amis fantastiques avec qui le monde était plus vaste,
    Lupin Résistant, prêt à tout pour sauver ceux qu'il aime, et le monde au passage, tant qu'à faire,
    Lupin professeur : le meilleur professeur de Défense Contre Les Forces Du Mal que j'aie jamais eu, il savait rendre les choses passionnantes,
    Lupin et Tonks.
    Je ne sais pas grand-chose sur eux, mais ils avaient l'air de beaucoup s'aimer. Ils étaient complémentaires, dans la vie comme dans la mort –

    Je vais rendre visite à la mère de Tonks.

    11 Juin
    Une vielle femme ridée nous ouvre la porte. A ma vue, elle sursaute.
    « Oh, mais vous êtes Harry Potter ! Entrez, je vous en prie...
    Elle semble confuse, s'excuse que son intérieur soit en désordre. On entre, moi et Ginny, dans un salon aux couleurs rose pâle. Je le trouve bien rangé, moi, son intérieur. Les meubles sont recouverts d'une dentelle blanche, l'air sent la soupe de poireaux. Des cadres poussiéreux décorent une petite cheminée. On y voit un chien, un canard, la petite Tonks qui grandit. Sur la dernière image, elle se jette dans les bras de Lupin.
    La vieille femme allume une bouilloire, nous installe dans des fauteuils roses et rigides, qui grincent quand on s'assoit dessus. Je regarde ses yeux violet et ses cheveux mauves. Elle a le même visage que Tonks, c'est impressionnant. Elle me dit que, si elle le voulait, elle pourrait redevenir jeune et belle, mais sa magie ne peut la rendre immortelle, seulement en apparence.
    - Je suis vieille, dit-elle. Je préfère que mon reflet me le rappelle tous les jours.
    Elle sert le thé.
    - Ted est dans sa chambre, ajoute-t-elle. J'imagine que c'est pour lui que vous êtes là...
    - Harry est le parrain de Teddy, dit précipitamment Ginny.
    La femme hoche la tête.
    - Bien sûr. Je comprends que Nympha péfère confier son fils à un héros plutôt qu'à moi...
    Sa voix se brise, ses yeux s'embuent.
    - Elle ne m'a jamais aimée, dit-elle. Je crois que j'étais trop sévère... On ne se comprenait pas.
    Ginny hoche la tête, lentement.
    - Et maintenant, poursuit Mme Tonks, elle est morte...
    Elle est presque en larmes, désormais. Je me sens mal. Il fait chaud, l'atmosphère est trop lourde ici. Je me lève brusquement.
    - Je peux le voir ?
    Elle paraît surprise, se redresse d'un coup. La théière se renverse.
    - Oh, mais où ais-je la tête ? Bien sûr, vous n'êtes pas venus voir une pauvre folle comme moi...
    Elle sort sa baguette magique et commence à nettoyer d'un aire affolé, comme si elle avait oublié comment faire.
    -Allez-y, dit-elle. Dernière porte à gauche.
    On entre dans la chambre, une pièce minuscule et sans dessus-dessous. « Oh non. C'est vrai », je pense. Mme Tonks a acheté plein de jouets pour Teddy, visiblement. Il y a un aquarium dans un coin, avec des jeux de cartes, un mini balai en suspension dans l'air, des instruments de musique, des paquets de cartes et des bonbons mais le problème, c'est que tout est renversé ou en bazar, comme s'il y avait eu une petite explosion dans la chambre. Des restes de nourriture sont collés aux murs, et la tapisserie aux couleurs délavées est en partie lacérée.
    Au milieu de ce tableau, un gamin de cinq ans est occupé avec un puzzle. L'image change quand il l'a fini et les pièces sont a nouveau mélangées.
    Il tient plus de sa mère que de son père, je crois, il a le même nez recourbé et les mêmes yeux pétillants. Sans compter, bien sûr, cette touffe d'épais cheveux bleus qu'il a sur la tête, et qui devient rose lorsqu'il se met à rire.
    - Ce n'est pas un loup-garou, dit Mme Tonks en ramassant quelque chose par terre (une figurine, je crois). J'ai vérifié. A la dernière pleine lune, il était particulièrement énervé, alors je l'ai enfermé dans sa chambre, mais il ne s'est pas transformé...
    Elle dit ça d'un ton incertain et presque triste. Je crois qu'elle l'aime vraiment et qu'elle veut se racheter de sa conduite envers Niphadora, mais ce n'est pas comme ça que ça fonctionne. Rémus m'a confié la garde de son fils et j'ai, moi aussi, des vides à combler.
    Teddy accourt vers moi.
    - T'es qui, toi ?
    Oh. J'avoue qu'étant le Survivant, le héros de la Grande Bataille de Poudlard, on m'a rarement abordé ainsi. Mais j'aime bien cette version.
    - Je m'appelle Harry, dis-je en m'agenouillant, et il me jette un regard suspicieux. Je suis un ami de ton père.
    - Papa ? dit-il, soudain enthousiaste. Il est où, papa ? Il revient quand ?
    Pas d'apitoiement. Je suis orphelin, moi aussi, et je sais que la pitié ne m'a jamais aidé. « Lily et James étaient des gens bien, je suis désolé pour vous », « Oui, je suis désolé pour vous, M. Potter... Leur absence doit vous être cruelle... », « Je ne vois pas ce que je peux faire pour vous, mais je suis sûr qu'ils vous auraient aimé... »... Toute ma vie, j'ai été considéré comme un petit animal pitoyable, j'ai reçu des condoléances et des encouragements de pure forme et vides de sens, venant des gens qui les connaissaient à peine, et qui me connaissaient à peine. Sirius, Rémus, ils avaient connu mes parents, mais ils savaient qu'il n'y avait rien de bon à vivre dans le passé. Alors non, maintenant qu'ils sont morts, je ne m'apitoierai pas. Je jure que, si je prends la garde de Teddy, je ne me permettrai jamais de le considérer comme un pauvre orphelin pitoyable, poursuivant le fantôme de ses parents absents.
    - Mamie dit qu'il est parti en voyage, poursuit Teddy. Avec maman et sa baguette et toutes ses affaires. C'est un long voyage mais il a tout ce qu'il faut et il va revenir, non ?
    J'ai envie de vomir. Non, on n'a pas le droit de mentir comme ça à un gamin, comme par exemple de lui raconter que ses parents sont morts dans un accident de voiture alors qu'ils ont été assassinés par le plus grand mage noir de tous les temps. Je me relève brusquement en jetant un regard lourd de sens à Mme Tonks. Je veux partir. Je dois quitter cet endroit, tout de suite.
    - Au revoir, dis-je froidement.
    - Harry... fait Ginny d'une voix faible.
    Mais je suis déjà en train de remonter le couloir jusqu'à la porte d'entrée. Ginny me suit et, bientôt, je sors à grandes enjambées dans le jardin.
    - Au revoir », dit Mme Tonks.
    Et elle ferme la porte.

     


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