• Chapitre 11 : La Cloche

    Åna fut tirée de ses rêves par un soleil qui brillait beaucoup trop haut et des oiseaux qui chantaient beaucoup trop fort.

    Les rêves... Depuis longtemps, elle avait cessé d'essayer de les comprendre ; ce n'était plus qu'une masse informe de visages, de sons, de souvenirs, de monstres et de chants. Elle savait que les rêves étaient très importants pour les demi-dieux, ils montraient l'avenir ou le présent, avertissaient du danger, résolvaient des énigmes. Mais à présent, elle avait d'autres problèmes.

    Elle se leva. Elle avait dormi toute habillée, roulée dans un reste de drap qu'elle avait trouvé quelques semaines plus tôt. C'était le mieux qu'elle avait trouvé contre le froid, ce froid mordant qui s'engouffrait chaque nuit dans la cabane humide et non isolée, qui la prenait aux entrailles et lui empêchait de dormir.

    Elle jeta un œil à sa fenêtre. L'air était humide, mais il ne pleuvait pas, ce qui était une bonne chose. Cette après-midi, elle pourrait aller chasser. Elle n'avait pas chassé depuis des jours, parce que de violentes averses avaient frappé la forêt. Tout ce qui lui restait à manger était quelques fruits moisis, et elle commençait à avoir faim.

    Elle regarda son reflet dans un petit miroir de poche. Ses yeux bleus étaient ternis par les cernes et sa peau était crasseuse. Elle n'avait pas lavé ses cheveux depuis un siècle, au moins, ils pendaient autour de son crâne comme de la paille desséchée. Elle imagina ce que dirait Eléa, des Aphrodite, si elle la voyait : "Par les dieux, Åna, que t'es-t-il arrivé ? On dirait que tu t'es faite piétiner par un char !" Ensuite, elle aurait passé un coup de fil-Iris à sa sublime grand-mère pour obtenir des passe VIP pour un soin intégral corps, visage, cheveux, manucure-pédicure. Et enfin, elle l'emmènerait dans une grande boutique de mode dont Åna ressortirait affublée d'une robe beige à paillettes horriblement kitsch, qui, elle devait l'admettre, lui allait bien.

    La première chose qu'Eléa lui avait dite, le jour où elle l'avait rencontrée, c'était "Whaa, j'adore ton look." Alors pourquoi s'obstinait-elle à le changer ?

    Åna reposa le miroir, s'arrachant à ses souvenirs. Ce miroir était l'objet qu'elle aimait le plus au monde. Il ne montrait ni le passé, ni l'avenir, ne résolvait pas les énigmes et ne lui permettait pas de communiquer avec ses amis (qu'est-ce qu'elle aurait aimé !), non, c'était un véritable miroir de poche, qui n'avait rien de spécial. Mais c'était un cadeau que lui avaient fait les Aphrodite, et il lui rappelait l'époque où elle vivait à la Colonie.

    Le deuxième objet auquel elle tenait le plus au monde était son arc, un cadeau que lui avait envoyé sa mère des années plus tôt. Le carquois se changeait automatiquement et pouvait faire apparaître des flèches normales, harpons ou explosives. Il lui avait sauvé la vie plus d'une fois.

    Åna saisit son arc et, sans plus attendre, sortit pour chasser. Elle décida, si elle en trouvait, d'attraper des singes hurleurs. Ils étaient rapides, mais pas assez pour elle. Ils ne risquaient pas de lui bondir dessus comme les tigres ou les gorilles et surtout, ils ne se nourrissaient pas de demi-dieux, contrairement aux monstres qui, eux aussi, peuplaient la forêt. Enfin, les singes étaient beaucoup plus nourrissants que les oiseaux.

    En sortant, elle s'arrêta un instant à une mare où elle se lava le visage et but un peu d'eau. Elle attrapa le premier singe hurleur dans un arbre non loin de sa cabane. Elle le tua d'une flèche, et cueillit le corps alors qu'il s'effondrait sur le sol. Le reste de la bande détala : il faudrait chercher autre part.

    Elle s'enfonça dans la jungle, le plus silencieusement possible. Il fallait faire attention à tout : les serpents qui pouvaient descendre des branches basses, les félins qui pouvaient jaillir des broussailles, les racines sur lesquelles il on pouvait trébucher, le chemin que l'on prenait, car c'était très, très facile de se perdre dans la jungle. Mais Åna n'avait pas trop de mal à se parer contre ça, maintenant, elle connaissait comme sa poche l'espèce de sentier sur lequel elle marchait. Non, la seule chose qu'elle avait vraiment à craindre, c'était les monstres, car même si elle faisait le moins de bruit possible, ils pouvaient toujours sentir son odeur.

    Elle s'arrêta à un croisement ; le sentier se divisait en deux. Elle connaissait mieux le côté droit, mais un sphinx l'y avait attaquée. Tandis que, de l'autre côté, elle entendait des cris de singes hurleurs.

    A gauche, donc.

    Quelques arbres plus loin se trouvait un nid de singes hurleurs. Les deux premiers qu'elle visa lui échappèrent, mais le troisième s'effondra sur le sol. Åna ramassa la carcasse. Deux, c'était amplement suffisant pour l'instant. Un éclat doré attira son attention. Elle frotta la terre avec son pied et découvrit une petite pièce ronde. C'était une drachme en or.

    Elle la fourra dans la poche arrière de son jean et reprit le chemin de sa cabane, portant les deux singes sur son dos.

    Lorsqu'elle arriva chez elle, elle pendit ses prises à un vieux crochet sur le mur, et elle lança la drachme dans une boîte en carton qu'elle appelait son "Butin".

    C'étaient des petits objets qu'elle trouvait par hasard dans la jungle et qui n'avaient vraisemblablement rien à y faire. Un crochet, un marteau, une boîte d'allumettes, un couteau de chasse, un T-shirt propre (enfin, il était propre au moment où Åna l'avait trouvé, car elle s'était faite attaquer par un cheval cracheur de feu et le T-shirt avait subi quelques dommages). Elle ne savait pas d'où venaient ses objets qui, en somme, lui avaient été très utiles. Le marteau lui avait permis de réparer sa cabane, et de planter le crochet auquel elle accrochait ses prises ; les allumettes lui permettaient d'allumer un feu pour se réchauffer et manger chaud, sans parler du couteau de chasse qu'elle avait toujours sur elle en cas d'attaque de monstre. 

    Mais elle n'avait bientôt plus d'allumettes, et elle n'avait qu'une seule drachme en or.

    Elle regarda par le fenêtre de sa cabane. Un rayon de soleil resplendissant éclairait la mare en face de chez elle, et un bel arc-en-ciel s'était formé sur sa surface. Qui appeler en premier ? Elle pourrait peut-être avoir Eléa, ou Mo. Il n'y aurait qu'à lancer la pièce et elle pourrait revoir ses amis...

    Mais elle n'en fit rien. Elle avait l'impression que, si elle la gardait, la drachme pourrait lui sauver la vie. Elle n'allait pas la gaspiller inutilement. Même si elle disait à ses amis où elle était et même s'ils la croyaient, comment pourraient-ils la retrouver ? Åna avait l'impression que cette jungle n'existait nulle part sur Terre.

    Il y avait deux théories sur son bienfaiteur secret. Soit c'était sa mère (ce ne serait pas la première fois), soit cette déesse (car c'était une déesse, Åna en était presque sûre) mystérieuse qui l'avait placée ici, dans la Cloche, et attendait qu'elle fasse quelque chose avec ces objets.

    Åna était partie en Quête, une fois. Une bande de Lestrygons avait attaqué la Colonie et leur avait dérobé la Toison d'Or qui protégeait l'arbre de Thalia. Åna était partie avec Eléa, des Aphrodite, et Mo, des Apollon, pour la retrouver, et elle avait pu faire ses preuves : à elle seule, elle avait affronté plus de monstres et mené plus de combats que la plupart des demi-dieux de la Colonie. Ils s'en étaient sortis vainqueurs, alors que personne ne pariait sur eux, et avaient ramené la Toison d'Or à la Colonie. Mais, là-bas, c'était différent. Ils avaient reçu leur prophétie pour les guider, plus les conseils de Chiron ; même le dieu Hermès les avait aidés. Alors qu'ici, dans la Cloche, Åna n'avait aucune idée de ce qu'elle devait faire. On l'avait mise là environ un an plus tôt (elle avait compté 425 jours sur les murs de sa cabane, mais ça lui avait semblé durer plusieurs décennies), et elle n'avait toujours pas compris ce qu'on attendait d'elle. Du reste, ses journées étaient toutes les mêmes : elle se levait, elle chassait, elle réfléchissait un peu et puis elle abandonnait. Elle dormait des heures pour tenter de rattraper ses nuits, mais dans la Cloche, on ne dormait jamais vraiment ; alors elle était toujours épuisée. Et elle regrettait ses amis, son ancienne vie, la Colonie dont on l'avait virée.

    Cet endroit n'était pas réel, c'était une expérience, et elle le savait, la forêt était recouverte d'un immense dôme, qu'elle avait déjà vu, une fois. Faute de mieux, et parce qu'il fallait bein un mot pour le nommer, elle avait appelé cet endroit : la Cloche.

     

     


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