• Chapitre 1

    Elle a débarqué tout à coup, un après-midi de début d’été, alors qu’on mourait de chaud pendant le cours de français, que les abeilles nous narguaient en voletant d’un buisson à l’autre, derrière les fenêtres, et qu’on plissait les yeux sur le tableau, aveuglés par l’éclat du soleil. Elle a débarqué dans ma ville comme une boule de bowling et nous a tous renversés d’un seul lancer.
    En fait de ville, c’est plutôt un village paumé comme il y en a des milliers dans toute la France. La commune de Vineuil, dans le Centre. On a une église de type gothique où je vais tous les dimanches, un bar-tabac PMU, une boulangerie, une douzaine de voitures en stationnement, un parterre de fleurs envahi par les bourdons et les araignées, un garage à vélos. Pour le reste, il s'agit essentiellement de champs, de maisons et de parcs en friche. On a plusieurs écoles, mais pas de lycée. Je suis à Philibert Dessaignes* à Blois.

    Avant, je vivais à Paris, dans un petit appartement au cinquième étage, je faisais du baby-sitting chez mes voisins pour gagner mon argent de poche. Je n’ai jamais compris pourquoi mes parents ont voulu s'installer ici, je me plaisais mieux là-bas. Mais aujourd’hui j’habite dans une maison immense entourée par les champs. Le soir, quand le soleil se couche, on n’entend plus à l’horizon que le chant des criquets et le hululement de quelques hiboux au loin, ce qui n’est pas dénué de poésie.

    Au lycée Dessaigne, nos cours commencent à 10 h et finissent à 17 la plupart du temps. C’était donc le dernier cours de la journée qui semblait s’étendre à l’infini quand, tout à coup, la porte s’est ouverte en grand. La responsable des Seconde, Mme Carl, est entrée brusquement, suivie par une fille que je ne connaissais pas. Elle expliqua qu’il s’agissait d’une nouvelle, Anastasia Belchiore, qui resterait à Lagos jusqu’aux vacances d’été, après quoi elle retournerait chez elle, à St Malo.

    Anastasia Belchiore ne ressemblait pas à une Bretonne. Elle était grande, le teint hâlé, la taille fine. Elle portait un T-Shirt ACDC déchiré en plusieurs endroits, comme son jean d'un noir brillant. Elle portait des faux écarteurs d'oreille vert fluo et ses cheveux bruns étaient coupés n'importe comment. Ses yeux étaient d'un bleu pétillant, rehaussé par une belle épaisseur d'eye-liner ; elle avait du rouge à lèvres rouge sombre et du vernis assorti. Elle ressemblait à la bande de gothiques de Première, les trois C : Clara, Célia et Célina, qui traînaienaient toujours ensemble et regardaient les autres d'un air hautain. Parfois, un mec les suivait, tout le monde l'appelait FX, de son vrai nom François-Xavier. Voilà une fille qui va bientôt rejoindre leur bande, ais-je pensé en la voyant. Mais, contrairement aux trois C, elle ne semblait pas sûre d'elle. Pendant que Mme Carl la présentait, elle piétinait et se mordait la lèvre en donnant l’impression de vouloir se terrer au fond d’un trou.

    Quand Mme Carl eut terminé son discours, M. Nurez, notre professeur de français, lui a indiqué une place au fond de la classe. Elle est passée tout près de moi, qui étais au premier rang, et m’a regardée de haut. J’ai eu le temps de sentir le parfum qui émanait d’elle, c'était un parfum doux et fruité de noix et de feuilles mortes. Ça me faisait penser à la forêt d'Orléans, qui se trouvait tout près d’ici.

    ***

    Quand la cloche a sonné, j’ai regardé autour de moi, pour voir la direction que prenait Anastasia Belchiore, mais elle s’était volatilisée.

    J’ai rejoint mes amis, Hugo et Markus, dans le car scolaire. Ils parlaient de la nouvelle.

    - Elle a une drôle de façon de se tenir, disait Hugo en l’imitant. Et elle n’a pas prononcé un mot. Encore une de ces filles qui va rejoindre la bande des trois C et de FX.

    - N’empêche, il faut admettre qu’elle est plutôt bonne, remarqua Markus.
    - Tu rigoles ? s’esclaffa Hugo. Pour toi plutôt que pour moi !

    Markus sourit.

    - Aleeez, fit-il. Elle est pour moi. Dis, t’as pas l’intention de me la voler, hein ? ajouta-il en se tournant vers moi.

    Je lui ai adressé un sourire crispé.

    - Moi ? Non, bien sûr que non. Je te la laisse, Markus.

    Il a ri, et j’ai su qu’il était sincère. Il n’empêche… Il y avait quelque chose de faux dans notre amitié. Mes amis d’avant me comprenaient, au moins.

    Merci, papa, maman.


    En rentrant chez moi, je suis tombée sur ma mère en salopette et bottes de caoutchouc. Elle portait un grand chapeau de paille et retournait la terre du potager pour la millième fois de la semaine, au moins.

    - Salut, ma puce, a-t-elle lancé, son sourire grimaçant à cause du soleil.

    Ma mère est une femme débordée, mais je crois qu’elle aime ça. En plus de son boulot d’avocate pour lequel elle doit faire plusieurs heures de route chaque jour, elle s’est mis en tête d’être la meilleure mère pour moi et la meilleure compagne pour mon père, qui a d’ailleurs l’intention de la demander en mariage.

    Et puis, maintenant, il y a le potager.

    - Je ne comprends pas, s’énerva ma mère. J’ai tout fait comme c’était écrit, pourtant. J’ai suivi le manuel à la lettre.

    - Peut-être que tu devrais attendre un peu, ais-je suggéré. Laisser la nature faire son travail.

    - Tu as raison, a concédé ma mère.

    Elle s’est levée. Elle m’a accompagnée dans la cuisine et a servi de la limonade pour nous deux. Mon père n’était pas là, il travaillait chez EdF et rentrait rarement avant 21h.

    Comme ma mère n'avait rien à me raconter et semblait perdue dans ses pensées, j'ai décidé d'engager la conversation.

    - Il y a une nouvelle, à l’école, ais-je dit.

    - Hum ? Ah, oui. Anastasia Belchiore, c’est bien ça ? Sabine m’en a parlé. Elle est Bretonne, à ce qu’il paraît.

    Ma mère est au courant de tout. Quand on vit 24 h sur 24 avec elle, on s'habitue, mais sur le moment, ça m’a exaspérée.

    - Elle est au dernier rang, en classe, ais-je ajouté. C'est une gothique, elle va sûrement rejoindre les trois C.

    - Ah, a dit ma mère.

    Elle s'en fichait totalement, en fait. Elle griffonnait une liste de courses sur un post-it.

    J'ai pris un yaourt dans le frigo.

    - Tu as appelé Éleanor ? ais-je demandé.

    Éleanor est ma meilleure amie, mais je ne l'avais pas revue depuis le noël dernier, où elle et mes autres amis étaient passés quelques heures. Je lui avais proposé de venir quelques jours à la maison, mais elle n'avait pas répondu.

    - Oui, a dit ma mère.
    - Et alors ?
    - Elle ne peut pas venir. Elle a son frère a garder.

    J'ai soufflé.

    - Qu'il vienne, alors. Elle me manque.
    - Je sais. Mais attends les vacances d'été. Un peu de patience.

    J'ai terminé mon yaourt puis je suis montée dans ma chambre.

    Ma chambre n’a rien de spécial, si ce n’est qu’elle se trouve sous les combles. Une mezzanine, un bureau, des affaires de cours, une étagère, des vieux vêtements, des photos de mes anciens amis, un poster de Daft Punk récupéré dans un magazine. C’est tout.

    Allongée sur mon lit, j’ai écouté ma mère faire la cuisine alors que le soleil déclinait lentement, j’ai entendu les pneus de la voiture dans l’allée alors que mon père rentrait. Je pensais vaguement à la nouvelle.

    Anastasia Belchiore. C'était un nom étrange, qui ne lui allait pas vraiment. Moi, je l'aurais appelée Lise, Margot, Diane, Elisabeth – non, pas Elisabeth. Elle s’appelait Anastasia, alias quelque chose.

    Alias.

    A partir de ce jour, j’ai décidé que je l’appellerais Alias.
    ____________

    *Pour un souci de "faire vrai", j'ai mis le nom d'un véritable lycée qui se trouve véritablement là-bas. Bien sûr je n'y suis jamais allée et je ne sais donc rien de l'organisation dans cette école. Si par hasard vous venez de ce lycée ou le connaissez, excusez-moi pour les fariboles au sujet de cette école.


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