• Chapitre 1

    Un tintement retentit dans la base stellaire déserte. Edo sursauta. Il pensa tout de suite aux Traceurs, l'armée d'Argonus, qui avait failli l'avoir plusieurs fois. C'étaient les Traceurs, à coup sûr. Il allait devoir se défendre et fuir, se cacher, une fois de plus. Cette idée le répugnait. Cela faisait trop longtemps qu'il vivait ainsi, seul, traqué, apeuré comme un animal pris en chasse.

    Il reposa sa tasse de café sur la table en verre. Sa main tremblait légèrement. Les Traceurs ne pouvaient pas entrer s'il n'allait pas leur ouvrir, mais la Grande Réglementation interdisait aux individus, dans tout le système Solar-Alpha, de refuser d'ouvrir la porte. C'était une des bases de la Confiance Galactique mise en place par Argonus. Si Edo n'ouvrait pas vite la porte, ses visiteurs le dénonceraient, et la base stellaire de ROSA serait détruite sur-le-champ.

    Il se rendit dans l'entrée. La base stellaire était construite comme un appartement en suspension dans l'espace, avec plusieurs chambres et une petite salle de bains d'un côté, et de l'autre une cuisine, un salon ainsi qu'un poste de contrôle avec des radars et des cartes stellaires. Deux réacteurs magnétiques situés dans la carcasse de métal maintenaient artificiellement la force de gravité et le dioxygène à l'intérieur de la base stellaire, provoquant un vrombissement continu et une odeur de détergeant particulièrement désagréables ; mais Edo s'y était habitué. A l'extérieur, plusieurs plate-formes pouvaient être déployées pour accueillir de petits vaisseaux.

    Edo abaissa le levier rouge qui permettait l'ouverture de la porte métallique, se préparant à toute éventualité. Il savait se battre, il serait apte à se défendre. Il inspira très fort, son rythme cardiaque ralentit. La porte coulissa sur le côté, et un homme entra brusquement.

    - Ferme, ordonna-t-il à Edo.
    - Quoi ?
    - Ferme la porte, répéta l'homme d'un ton brut. Mon vaisseau est à l'arrêt devant la base, mais il va exploser d'ici quelques secondes. Je ne veux pas prendre le risque d'être suivi.

    Edo s'exécuta. Il releva le levier rouge, tandis que l'homme entrait dans le salon d'un pas rapide et sûr, comme s'il connaissait parfaitement les lieux. Il jeta sa cape sur un fauteuil et s'assit sur le canapé. Par la fenêtre, Edo aperçut un vaisseau de service tout simple, vert et brun, triangulaire, et lut « LAGOS – Mines d'Ysmar, pénitenciers Solar-Alpha » sur le côté, juste avant que le vaisseau n'explose. Un fracas sourd leur parvint de l'autre côté de la vitre.

    Edo prit le temps d'observer l'homme. Son visage était caché sous son manteau, son col relevé et sa barbe hirsute, poivre et sel. Mais il pouvait distinguer ses yeux, des yeux très clairs qu'il reconnut immédiatement.

    C'était son père.

    - Saint Nicolás ! s'exclama-t-il, fou de joie. C'est… C'est vous…

    Saint Nicolás sourit.

    - Eh oui, c'est bien moi, dit-il. Ais-je donc tant changé ?

    Edo ne répondit pas. Il n'avait pas vu Saint Nicolás depuis six ans au moins, peut-être plus. Il paraissait changé : plus fatigué, plus vieux. Ses cheveux et sa barbe, auparavant si soignés, étaient négligés. Les rides sous ses yeux s'étaient creusées.

    Edo n'en revenait pas. Tous les journaux du système Solar-Alpha le disaient mort, disparu à jamais. Saint Nicolás, criminel de renom, avait été abattu six ans plus tôt par un chasseur du nom d'Erwann Mac. K. Le danger était écarté. Mais Edo n'y avait jamais cru, il s'était toujours raccroché à cet espoir que son père finirait par revenir. Et il avait raison.

    Saint Nicolás était vivant.

    - Tu ne m’accueilles pas ? lança brutalement celui-ci.
    - Oh, si, bien sûr, dit Edo.

    Il ramassa la cape et le chapeau de Saint Nicolás et les accrocha au porte-manteau.

    - Un café ? proposa-t-il.
    - Oh, non, dit Saint Nicolás. Je vais prendre une bière.

    Il se leva et alla en chercher une au frigo, avant de revenir sur le canapé. Edo récupéra sa tasse de café encore chaude et s'assit face à lui.

    Saint Nicolás le scruta de ses petits yeux gris.

    - Quel âge as-tu, Edo ? demanda-t-il.
    - J'ai dix-huit ans, répondit Edo.
    - Tu as grandi.

    S'il avait bien compté, Edo avait onze ans la dernière fois qu'il avait vu Saint Nicolás, mais il avait toujours vécu seul, depuis. Il n'avait pas l'impression d'avoir grandi.

    - Comment vas-tu ? lui demanda Saint Nicolás.
    - Bien. J'ai suivi vos instructions, je me suis baladé entre les deux systèmes et j'ai trouvé des partenaires…
    - Comment vas-tu ? répéta Saint Nicolás un peu plus fort.

    Edo inspira.

    - Je vais bien. Je…

    Sa voix se brisa. Quelque chose en lui s'était abîmé. Il voulut pleurer, mais les larmes ne venaient pas.

    Il tomba dans les bras de Saint Nicolás.

    - Vous m'avez manqué, dit-il.

    Saint Nicolás le caressa doucement, comme il le faisait avec Edo plus jeune. C'était étrange. Il se crispa.

    - Va, dit-il en le lâchant. Tu m'a parlé de partenaires. Qui sont-ils ? Des humains ?
    - Oui, monsieur. Il y a un seigneur martien et une dame plutonienne…
    - Des humains ?! répéta sèchement Saint Nicolás. Tu avais sept ans et tu m'as ramené des humains ?!
    - J'ai fait ce que j'ai pu…

    Nicolás se leva brusquement, le dominant de sa forte carrure.

    - NON ! Tu n'as pas fait TOUT ce que tu POUVAIS ! Tu as du potentiel, Edo, je comptais sur toi ! C'est assez dur comme ça…
    - Mais je ne vois pas le problème, dit Edo.
    - TU NE VOIS… Va, fit Saint Nicolás en se calmant tout à coup. Montre moi ce seigneur martien.



    L'averse frappait aux vitres du bus. C'était une de ces grosses pluies d'été dont personne ne s'inquiétait vraiment : après tout, les grands bâtiments ainsi que les rues du centre-ville étaient couvertes de dômes. Quant aux habitants des campagnes qui avaient de simples maisons, comme Methryl, ils avaient appris à vivre avec la pluie. Plusieurs millénaires d'évolution n'y faisaient rien, les humains ne pouvaient contrôler la météo. La meilleure solution, depuis 2900, était restée les dômes, qui coûtaient peu cher et ne se déployaient qu'en cas de pluie.

    Le bus était presque vide, comme à chaque fois que Methryl le prenait. Il filait à toute vitesse à travers les champs, flottant un mètre au-dessus du sol, parfaitement silencieux. Il était trop grand, comme tous les autres, car les bus n'avaient plus assez de monde à transporter. C'était une des conséquences de la Grande Révolution de 2800 – mais personne ne s'en plaignait.

    Deux femmes parlaient tout à l'avant. Elles portaient des vêtements amples et avaient des ongles peints de la même couleur que leurs cheveux ; roses pour l'une, noirs pour l'autre. Methryl leur donnait un âge moyen de 80 ans environ. Elle n'entendait pas leur conversation, mais elle pouvait lire sur leurs lèvres. Elles parlaient de quitter la Terre pour Pluton, où la brune disait avoir de la famille et des terres. Elles devaient être sacrément riches, pensait Methryl, car les billets pour Pluton coûtaient une fortune.

    Methryl reporta son attention sur le paysage qui défilait par la fenêtre. Ils traversaient des campagnes, les maisons étaient défoncées, envahies par le lierre et les herbes hautes. Le sol de la route était parsemé de verre cassé, de morceaux de bois, de meubles, autant de traces laissées par ceux qui avaient vécu ici autrefois. Mais à mesure qu'ils s'approchaient de Vigo, de grandes villas aux jardins bien taillés faisaient leur apparition.

    Methryl avait 19 ans, et aujourd'hui comme tous les jours, elle se rendait au lycée en centre-ville. Mais aujourd'hui était un jour particulier pour les lycéens : c'était le bac. Pour Methryl, série CSET ou plus précisément : Connaissance des Sociétés Extra-Terrestres.

    En théorie, elle devrait être en panique comme son amie Sophie avec qui elle avait révisé la veille et une partie de la nuit. Mais elle ne ressentait aucun stress ; au contraire, elle était particulièrement détendue. Elle connaissait bien son sujet, elle l'avait assez travaillé ces trois dernières années ; et les extra-terrestres la passionnaient depuis bien plus longtemps. Elle connaissait la langue, l'histoire et les coutumes de la plupart des peuples du système Solar-Alpha, même si paradoxalement, elle n'en n'avait jamais vu de sa vie. Mis à part les émissaires Orrgus – SET martienne en partenariat avec les terriens depuis 2500 – qui rendaient régulièrement visite au président Dás Nino, elle n'avait jamais eu l'occasion d'en voir ; et c'était bien pour ça qu'elle souhaitait quitter la Terre. Pour où ? Peu lui importait, tant qu'elle s'en allait.

    Depuis la Grande Révolution, il ne restait plus que quatre pauvre millions d'Hommes sur Terre. Parmi eux, une petite élite d'aristocrates, de savants, de philosophes, restaient par choix. Ils considéraient que l'être humain devait être reconnaissant envers la Terre qui l'avait fait naître, et qu'il n'avait sa place nulle part ailleurs. Mais pour Methryl et tous les autres, ce n'était plus ici que leur histoire se jouait, mais bien sur Mars et les autres Royaumes Humains. S'ils restaient, c'était par nécessité ; car il était très difficile de voyager dans l'espace si l'on n'était pas au moins millionnaire.



    Le Grand Sage s'éteignait.

    Son œil bleu se fermait doucement ; sa peau devenait livide. Il avait arrêté de vivre d'un coup, au milieu d'une phrase, et mourait maintenant la bouche entrouverte.

    Il avait dit « Cleptaris, je te fais don de ce que j'ai de plus précieux. Prends-le, je… »

    Il n'avait pas terminé sa phrase, mais Cleptaris avait compris. Le Secret du Temps avait quitté le corps du Grand Sage au moment où il expirait, et s'était raccroché à la seule chose vivante qu'il avait trouvé dans la pièce. Cleptaris.

    Maintenant, le Grand Sage était mort et gisait dans ses bras. Elle voulait hurler, elle voulait pleurer. Il ne pouvait pas mourir, il ne pouvait pas la laisser seule ainsi. Pas maintenant, pas aujourd'hui, jamais. Elle n'était pas prête. Elle avait appelé les secours, elle avait hurlé de désespoir, elle avait fouillé dans sa connaissance fraîchement acquise. Personne n'était venu en renfort, de toute manière la Tour du Grand Sage était une place forte presque impossible à atteindre. Quant aux autres Sages, ils avaient refusé d'intervenir. Selon eux, si le Grand Sage avait décidé de mourir, ils n'avaient pas à l'en empêcher.

    Alors Cleptaris avait fouillé le Secret du Temps, mais il était trop immense pour qu'elle puisse y comprendre quelque chose. Elle avait réfléchi, pleurant en même temps. Elle essayait de mettre de l'ordre dans ses idées, son cerveau qui tournait à mille à l'heure, la tristesse qui lui bloquait la respiration. Elle restait sans bouger à contempler l'œil éteint, ne pouvant refouler l'espoir d'y voir apparaître l'étincelle de la vie.

    Finalement, deux Phillins qui n'étaient pas des Sages vinrent chercher le cadavre du Grand Sage, qu'ils jetèrent dans la rivière de la Destinée où il se fracassa contre les rochers.
    Les Phillins n'avaient pas de sépulture. A leur mort, on les jetait dans la rivière de la Destinée, où leurs corps dérivaient jusqu'à la mer de l'Oubli. Petit à petit, ils tombaient en morceaux qui se désintégraient et s'éparpillaient avec les courants. Libéré de son enveloppe corporelle, l'âme pouvait ainsi s'élever vers les cieux. Pour les Phillins, enfouir un corps sous terre signifiait l'enfermer pour toujours dans le monde réel et vivant, le condamner à l'Enfer. Parfois, les Phillins qui avaient été très influents au cours de leur vie se faisaient incinérer, ainsi leur âme s'élevait immédiatement vers l'au-delà. Mais le Grand Sage avait été jeté à la rivière comme un simple Phillin sans histoire, qui méritait un respect égal à celui des autres. Chez les Phillins, les Sages étaient des êtres à part, en dehors ; et seuls quelques-uns d'entre eux, une toute petite minorité, avait eu droit à cet honneur.

    Les Sages étaient des êtres humbles, ils trouvaient naturel de mourir discrètement, sans le son, comme tous les autres. Mais à voir le corps du Grand Sage battu par le courant, la peau déchiquetée et le sang écarlate qui se diluait dans l'eau, Cleptaris avait envie de vomir. Le Grand Sage avait été bien plus qu'un maître spirituel pour elle ; il avait été un père, et il méritait plus d'honneur que les autres.

    Après la cérémonie, qui fut courte et discrète, Cleptaris récupéra les vêtements qu'avait portés le Grand Sage ainsi que son casque de communication. Elle se rendit dans les jardins suspendus d'Elfried, un espace froid et désert où poussait une pelouse bien entretenue. Quand on se tenait tout au bord, on dominait les vallées de Näl, la Rivière de la Destinée qui coulait au fond, et le vertige prenait au ventre.

    Cleptaris creusa un trou au centre de la pelouse, où elle enfouit les vêtements du Grand Sage ; puis elle cueillit les plus belles fleurs du jardin pour recouvrir la terre retournée. Elle descendit à l'étage inférieur pour entrer dans la forêt couverte, et ramassa quelques dents de rat de Stël, qui avaient d'importantes vertus curatives et spirituelles. Elle se rendit ensuite à l'atelier, près du centre de la Tour d'Elfried, et passa une partie de l'après-midi à graver une plaque pour le Grand Sage. Sur celle-ci, elle avait écrit « Ci-gisent les restes du Grand Sage / 2248-3000 / Aimé et respecté de Cleptaris, Illios » aussi droit qu'elle le pouvait.

    Elle ajouta les dents au bouquet, puis fixa la plaque dans le sol. Elle s'assit sur ses genoux et contempla son ouvrage.

    Le Grand Sage n'avait pas de nom, et il n'en aurait jamais. Tous les Grands Sages avaient abandonné leur nom, de même que Cleptaris devrait bientôt renoncer au sien. Quant aux dates, elle les avait écrites en années humaines, comme on le lui avait appris dans son enfance. Car elle avait beau avoir été élevée sur Illios, quelques coutumes lui restaient de son enfance, quand elle vivait sur Europe, comme les chiffres.

    C'était compliqué, les années, car personne n'avait établi de calendrier universel. Cleptaris n'était même plus sûre de son âge. Si elle était née sur Terre, elle aurait seize ans, sur Europe, elle n'en n'aurait que quatorze, alors que sur Illios elle avait bien vingt-deux ans.

    Elle resta là plusieurs heures, contemplant le tombeau, laissant le vent caresser ses cheveux et son esprit divaguer. Elle sentait un creux enfler dans son ventre, une blessure profonde qui s'était rouverte, comme à la mort de ses parents quand elle avait sept ans. Elle voulait rester là, immobile, pour toujours. Elle voulait figer le temps et repenser au Grand Sage. Pour qu'il soit de nouveau là. Pour qu'il ne disparaisse pas.

    Au bout d'une éternité, deux Phillins vinrent la rejoindre. Cleptaris reconnut Sara, sa meilleure amie, et Pierre-Vincent, un autre ami. Ils s'assirent à ses côtés.

    - Son te cherche, dit Sara. Tu ne devrais pas t'éterniser.
    - Oui, oui, dit Cleptaris, sans décoller les yeux de sa pierre tombale.

    Elle savait très bien ce qui allait se passer. La Communauté des Phillins ne pouvait pas vivre sans Grand Sage, et maintenant qu'elle détenait le Secret du Temps, c'était à elle que revenait son rôle. Elle serait la première femme, et aussi la première humaine, à devenir Grande Sage. Elle devrait se sentir honorée, après tout, c'était ce dont elle avait toujours rêvé.

    Mais elle était trop jeune, trop naïve. Elle n'était pas encore prête.



    Un silence tendu régnait dans l’aéronef.

    Edo et Saint Nicolás, seuls passagers d’un ancien vaisseau résistant capable de transporter cent personnes, voguaient depuis plusieurs heures déjà en direction de Mars. Ils traversaient une zone sans étoile, sans astéroïde, sans planète. Même avec le chauffage poussé à fond, Edo avait froid.

    - Tu ne pourrais pas aller plus vite ? demanda brusquement Saint Nicolás.

    Edo sursauta. La voix l’avait tiré d’une profonde rêverie.

    - Quoi, Monsieur ?! Vous voudriez passer en hyperespace ? Mais… C’est impossible, balbutia-t-il. Pas avec un vaisseau de cette taille, dans une zone si proche du zéro g ; on risquerait de…
    - Je ne parle pas d’hyperespace, coupa Saint Nicolás. Je t’ai demandé d’aller plus vite.
    - Mais… Oh, oui, Monsieur.

    Edo poussa doucement la manette des gaz. Il régla la pression d’oxygène dans l’appareil, le flottage, mais surtout vérifia sa direction. Imperceptiblement, la vitesse du vaisseau passa de 7 millions à 10 millions de km/h.

    - Tu peux pas faire mieux ? grogna Saint Nicolás.

    En fait si. Même si le vaisseau avait déjà une dizaine d’années, il pouvait grimper jusqu’à 14 millions de km/h.

    - C’est que, euh… Le radar signale une bande d’astéroïdes à 5 millions de km, et j’ai peur qu’en allant plus vite…
    - Va, coupa Saint Nicolás d’un ton sec. Repose-toi. Je m’en occupe.
    - Mais, je… Bien, Monsieur.

    Edo inspira. Il ouvrit la porte qui donnait sur le reste du vaisseau. En s’éloignant, il vit Saint Nicolás pousser fébrilement la manette des gaz, une bière dans la main gauche.
    Il entra dans sa cabine ; un espace confiné et froid. Un lit métallique et une table de nuit formaient le seul mobilier, mais depuis qu’il vivait seul dans les anciens locaux de ROSA, Edo s’était permis de réaménager.

    La table de nuit était couverte de livres qu’il achetait bon marché aux quatre coins du système Solar-Alpha ; souvent dans des langues qu’il ne comprenait pas, mais il s’inventait. Parcourant les illustrations, les enluminures et les étranges caractères imprimés, il s’imaginait les aventuriers des autres temps, qui partaient explorer les sommets avec leur sac à dos pour seul bagage. Il rêvait des princesses, celles des contes de fées, belles et solaires créatures qui chantaient comme des déesses. Il voyait les héros, ceux qui n’hésitaient pas à se battre pour ce qu’ils trouvaient juste. Les mères de famille débordées par la vie, mais qui trouvaient le temps de peindre. Les chefs d’entreprise lassés par le travail, qui rêvaient de voir un jour un autre environnement. Les prêtres indiens qui se transformaient en bêtes. Les mondes parallèles. Autant d’univers, de vies, de possibilités. Accompagné par ses livres dont il tournait les pages au hasard, Edo voyageait.

    Tout autour du lit, sur trois des quatre murs, Edo avait dressé une mosaïque de photos des gens qui lui étaient chers. Les amis, les connaissances qu’il s’était faites au cours de ses voyages ; ses parents, qui l’attendaient peut-être encore là-bas, sur Terre.

    Edo grimaça. Bien sûr que non, ils ne l’attendaient pas. Ils devaient le croire mort depuis longtemps.

    Dans le coin supérieur gauche, à côté du néon incrusté dans le mur, il y avait une photo à laquelle il tenait plus que tout. ROSA, à ses débuts. Saint Nicolás était au centre, entouré par une vingtaine d’hommes, de femmes et d’IET (Individus Extra-Terrestres) de différentes espèces. Ils souriaient, sereins, comme s’il s’agissait d’une simple réunion entre amis et non du plus grand combat de leur existence. Se battre contre Argonus et son armée, dans les mots comme dans les actes, avait coûté la vie à certains, la folie à d’autres.

    Edo se jeta sur son lit et examina la photo de plus près. Sur l’image, Saint Nicolás était en parfaite santé, il avait un sourire radieux et bienveillant. C’était un véritable mythe parmi les Résistants, l’exemple de l’homme qui se bat jusqu’au bout pour la cause qui lui est chère, dans le respect des autres et de la justice. C’était bien pour ça que la reine Naån, de Guy-Lock, l’avait fait Saint. Dans le système Alpha Centauri, c’était un titre de noblesse ; non pour les hommes illustres, mais ceux qui avaient un charisme particulier – ces hommes qui dégagent une aura d’or lorsqu’ils entrent quelque part. Nicolás Maxence Earthling était devenu Saint Nicolás, pour tous.

    Sept ans passés à purger sa peine dans les mines d’Ysmar l’avaient métamorphosé. Edo ne reconnaissait plus l’homme qui, des années plus tôt, avait été pour lui ce qui se rapproche le plus d’un père.

    Il l’avait abandonné. Il y a des années de cela. La défaite de ROSA en 2992 l’avait profondément abattu.

    Edo avait grandi seul, traqué par les forces d’Argonus, attendant patiemment que son père revienne. C’était étrange, car il croyait s’être préparé à ce moment. Il s’était figuré une grande joie, des sourires partagés, des larmes de bonheur. Mais tout ce qu’il ressentait à présent était un grand vide, qui flottait au-dessus de sa poitrine. Il espérait qu’avec les alliés, et le renouveau de leur combat, Saint Nicolás redeviendrait lui-même. La vie reprendrait, telle qu’Edo l’avait connue. Grâce à leurs nouveaux alliés, ils avaient une chance de vaincre Argonus une fois pour toutes.
    Edo se redressa, inspecta les étoiles derrière les vitres panoramiques. La planète Mars n’était plus très loin. Ils y trouveraient leur premier allié, le premier membre de la nouvelle ROSA.

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