• Elle a débarqué tout à coup, un après-midi de début d’été, alors qu’on mourait de chaud pendant le cours de français, que les abeilles nous narguaient en voletant d’un buisson à l’autre, derrière les fenêtres, et qu’on plissait les yeux sur le tableau, aveuglés par l’éclat du soleil. Elle a débarqué dans ma ville comme une boule de bowling et nous a tous renversés d’un seul lancer.
    En fait de ville, c’est plutôt un village paumé comme il y en a des milliers dans toute la France. La commune de Lagos, en Seine-et-Loire. On a une église de type gothique où je vais tous les dimanches, admirer les vitraux et les colonnes. Un bar-tabac PMU, une boulangerie dont émane constamment une odeur de pain chaud, une douzaine de voitures en stationnement, un parterre de fleurs, un garage à vélos. On a aussi une grande école qui fait office de maternelle, de primaire, de collège et de lycée pour ceux qui habitent ici depuis toujours.

    Pas moi. Avant, je vivais à Paris, dans un petit appartement au cinquième étage, je faisais du baby-sitting chez mes voisins pour gagner mon argent de poche. Je n’ai jamais compris le délire de mes parents quand ils ont décidé d’emménager ici, surtout en sachant qu’ils n’ont pas abandonné leur travail. Ils ont juste deux fois plus de trajet à faire le matin et le soir, voilà tout. Bref, aujourd’hui j’habite dans une maison immense entourée par les champs. Le soir, quand le soleil se couche, on n’entend plus à l’horizon que le chant des criquets et le hululement des chouettes, ce qui n’est pas dénué de poésie.

    Comme ils savent qu’on a environ une heure et demie de trajet pour venir à l’école, le personnel de l’établissement a décidé que les cours commenceraient à 10h et finiraient à 16h. C’était donc le dernier cours de la journée qui semblait s’étendre à l’infini quand, tout à coup, la porte s’est ouverte en grand. La responsable des Seconde, Mme Carl, est entrée brusquement, transportant une élève derrière elle. Elle expliqua qu’il s’agissait d’une nouvelle, qu’elle s’appelait Anastasia Belchiore, qu’elle resterait à Lagos jusqu’aux vacances d’été, qui étaient dans moins d’un mois, après quoi elle retournerait chez elle, à St Malo.

    Anastasia Belchiore ne ressemblait pas à une Bretonne. Elle était grande, le teint hâlé, la taille fine. Elle avait les vêtements déchirés et les yeux maquillés d’une fille rebelle, mais je lisais à sa façon de piétiner et de se mordre la lèvre pendant que Mme Carl la présentait qu’elle n’était pas à l’aise dans ce rôle. En fait, elle donnait plutôt l’impression de vouloir se terrer au fond d’un trou.

    Quand Mme Carl eut terminé son discours, M. Nurez, notre professeur de français, lui a indiqué une place au fond de la classe. Elle est passée tout près de moi, qui étais au premier rang, et m’a regardée de haut. J’ai eu le temps de sentir le parfum qui émanait d’elle, et elle sentait la forêt. La forêt du chemin de Bloixe, qui se trouvait tout près d’ici. Je n’y étais allée qu’une fois mais j’ai immédiatement reconnu l’odeur, et c’était cette forêt. Pas Fontainebleau ni Chantilly ni Brocéliande, c’était la forêt du chemin de Bloixe.

    Je me suis surprise à fermer les yeux.


    Quand la cloche a sonné, j’ai regardé autour de moi, pour voir la direction que prenait Anastasia Belchiore, mais elle s’était volatilisée.

    J’ai rejoint mes amis, Hugo et Markus, dans le car scolaire. Ils parlaient de la nouvelle.

    - Elle a une drôle de façon de se tenir, disait Hugo en l’imitant. Et elle n’a pas prononcé un mot. Tu crois qu’elle est muette ?

    - Ça m’étonnerait, dit Markus, ils nous l’auraient dit. N’empêche, il faut admettre qu’elle est plutôt belle.

    - Tu rigoles ? s’esclaffa Hugo. Pour toi plutôt que pour moi !

    Markus sourit.

    - Dis, t’as pas l’intention de nous la voler, hein ? dit-il en se tournant vers moi.

    Je lui ai adressé un sourire crispé.

    - Moi ? Non, bien sûr que non. Je te la laisse, Markus.

    Il a ri, et j’ai su qu’il était sincère. Il n’empêche… Il y avait quelque chose de faux dans notre amitié. Mes amis d’avant me comprenaient, au moins.

    Merci, papa, maman.


    En rentrant chez moi, je suis tombée sur ma mère en salopette et bottes de caoutchouc. Elle portait un grand chapeau de paille et retournait la terre du potager pour la millième fois de la semaine, au moins.

    - Salut, ma puce, a-t-elle lancé, son sourire grimaçant à cause du soleil.

    Ma mère est une femme débordée, mais je crois qu’elle aime ça. En plus de son boulot d’avocate pour lequel elle doit faire plusieurs heures de route chaque jour, elle s’est mis en tête d’être la meilleure mère pour moi et la meilleure compagne pour mon père, qu’elle a d’ailleurs l’intention de demander en mariage. Elle sait que, lui aussi, il a acheté une alliance et cherche juste le moment propice pour la lui offrir. C’est devenu un petit jeu entre eux : lequel va demander la main de l’autre en premier ? Je parie sur maman, personnellement.

    Et puis, maintenant, il y a le potager.

    - Je ne comprends pas, s’énerva ma mère. J’ai tout fait comme c’était écrit, pourtant. J’ai suivi le manuel à la lettre.

    - Peut-être que tu devrais attendre un peu, ais-je suggéré. Laisser la nature faire son travail.

    - Tu as raison, a concédé ma mère.

    Elle s’est levée. Elle m’a accompagnée dans la cuisine et a servi de la limonade pour nous deux. Mon père n’était pas là, il travaillait chez EdF et rentrait rarement avant 21h.

    - Alors, quoi de neuf ? a demandé ma mère.

    - Il y a une nouvelle, à l’école, ais-je dit.

    - Hum ? Ah, oui. Anastasia Belchiore, c’est bien ça ? Céline m’en a parlé. Elle est Bretonne, à ce qu’il paraît.

    Ma mère est au courant de tout. Ça m’a exaspérée.

    - Elle est au dernier rang, en classe, ais-je ajouté. Et elle sent la forêt. La forêt du chemin de Bloixe.

    Ma mère m’a dévisagée. Ah, ça t’en bouche un coin, ais-je pensé. Céline ne pouvait pas connaître l’odeur de la nouvelle. Moi, si. Je l’aurais reconnue entre mille, d’ailleurs.

    Je suis montée dans ma chambre.


    Ma chambre n’a rien de spécial, si ce n’est qu’elle se trouve au dernier étage. Une mezzanine, un bureau, des affaires de cours, une étagère à moitié remplie de vêtements trop petits pour moi, dont je n’ose pas me séparer, des photos de mes anciens amis, que je n’ai pas vus depuis une éternité. C’est tout.

    Allongée sur mon lit, j’ai écouté ma mère faire la cuisine alors que le soleil déclinait lentement, j’ai entendu les pneus de la voiture dans l’allée alors que mon père rentrait. Je pensais à la nouvelle.

    Anastasia Belchiore. Cette fille ne pouvait pas s’appeler Anastasia, non, ça ne lui allait pas du tout. Elle s’appelait Lise, Margot, Diane, Elisabeth – non, pas Elisabeth. Elle s’appelait Anastasia, alias quelque chose.

    Alias.

    A partir de ce jour, j’ai décidé que je l’appellerais Alias.

    Le lendemain, je ne suis pas parvenue à me concentrer en cours. Je n’arrêtais pas de jeter des regards furtifs vers Alias, au dernier rang, et je prenais des notes ans ma tête : Elle est plus grande que moi, elle se ronge les ongles, elle n’aime pas les cours d’anglais, elle est forte en sciences. Une fois, elle m’a remarquée et m’a fixée de ses yeux d’un bleu intense. J’ai senti la température de mon corps augmenter tout à coup et mon cœur s’est mis à battre plus vite. Je ne l’ai plus regardée de tout le reste du cours qui, du reste, m’a paru étonnamment long.

    A midi, comme tous les midis, je déjeunais avec Hugo et Markus et, en l’occurrence, Julien, un de leurs amis, et Laurine, sa copine. J’aimais bien Laurine, on avait été très proches à une période, avant qu’Hugo et Markus ne deviennent en quelque sorte mes meilleurs amis – un peu lourds, mais fidèles quand même, je pouvais leur faire confiance – et qu’elle ne sorte avec Julien. Je n’avais rien contre Julien, il était grand et beau et sympa, mais Laurine n’en avait plus que pour lui, et le reste du monde s’éclipsait. J’ai espéré qu’il ne m’arrive pas la même chose, tout en suivant Alias des yeux dans la cour.

    Je la voyais seule, la plupart du temps, ou accompagnée de rebelles comme elle ; une bande de gothiques et de rockeurs, sauf qu’elle n’était pas à l’aise avec eux. Et je pensais : Alias, Alias, Alias, Alias.

    A la sortie des cours, je l’ai vue qui se dirigeait à l’opposé du groupe, elle coupait les champs en direction de la forêt. J’ai hésité à la suivre, mais finalement je suis montée dans le car scolaire avec Hugo et Markus, qui parlaient d’un jeu vidéo.

    Le lendemain est passé lentement, trop lentement et d’une banalité horripilante. A 16h, je l’ai suivie.

    Elle se dirigeait vers la forêt du chemin de Bloixe. Elle s’y rendait en marchant, pas en volant ou en se téléportant comme je me l’étais imaginé, allez savoir pourquoi. J’avais mes théories sur elle, parce qu’elle n’était pas humaine, c’était certain. Quel mortel habiterait dans une forêt, d’ailleurs ?
    C’était une longue marche, épuisante. Plusieurs fois, Alias a regardé derrière elle, mais j’avais eu la bonne idée de me cacher derrière les arbres au fur et à mesure que j’avançais ? Ça me ralentissait énormément, mais ça valait le coup. Autour de nous, la forêt se taisait dans un silence presque religieux, qui incitait à marcher au ralenti en retenant son souffle.

    Elle a bifurqué hors du sentier, s’est enfoncée entre les arbres. Ça faisait bien une heure que l’on marchait, ais-je songé.

    Et puis j’ai vu la cabane. Une petite cabane en bois, maigre, avec très peu de mobilier, dans laquelle elle est entrée.

    C’était donc ça. Alias Belchiore habitait une cabane dans la forêt, qui n’était même pas suspendue. Ça m’étonnait à peine. Après tout, c’était une fée.

    La cabane était presque vide, si ce n’est deux robes suspendues – je n’imaginais tellement pas Alias en robe ! – une corbeille de fruits, un lit qui ne paraissait pas vraiment douillet, et des affaires de cours. En outre, il y avait des objets qui semblaient n’avoir rien à faire ici : un casque audio, un téléphone, une télécommande Wii, un lecteur CD et des éclats de miroir étalés au sol. Pas de doute, c’était bien une fée. Mais où était son royaume ? Les fées habitent normalement des contrées lointaines aux couleurs vives, à la végétation luxuriante et où les princesses sont enlevées par des dragons. Peut-être qu’Alias s’était fait virer du sien, et depuis, elle menait une vie hors-la-loi sur la Terre.

    Tout à coup, je me suis aperçue que je n’avais pas de téléphone sur moi, rien pour appeler mes parents qui s’inquiétaient sans doute. J’ai jeté un dernier regard à Alias avant de m’éclipser et de repartir vers chez moi.

    Ma mère ne parut pas surprise de me voir. Elle essaya de me faire parler de la nouvelle, savoir ce que j’en pense, si j’étais amoureuse d’elle. Je l’ai envoyée balader.

    Ce soir-là, allongée sur ma mezzanine, je regardais les étoiles dans le velux au-dessus de ma tête. Mon cerveau bouillonnait.

    Contrairement à la plupart des personnes normalement constituées, je me retrouvais avec deux options. Il y avait Lucas, ce beau blond dont toutes les filles de ma classe étaient tombées amoureuses, moi y compris. Et puis il y avait Alias. Grande et belle Bretonne au regard magnétique, à l’allure rebelle qui ne lui ressemblait pas, et qui sentait la forêt du chemin de Bloixe alors qu’elle venait d’arriver dans notre petite commune. Et fée.

    Raison de plus.


    Le lendemain, j’ai décidé de prendre mon courage à deux mains et d’aller lui parler. Mon cœur battait à toute allure et j’étais si stressée que mes mains tremblaient. J’avais tenté de coiffer mes cheveux d’une manière convenable, mais ç’avait été sans succès.

    - Alors… Hum… Anastasia Belchiore ? dis-je sans oser la regarder.

    Elle a levé les yeux vers moi.

    - Peut-être bien.

    J’ai poussé un cri de triomphe.

    - Alors j’avais raison ! Tu ne t’appelles pas Anastasia !

    Elle a tenté de réprimer un sourire.

    - Si, a-t-elle dit. Anastasia est mon nom.

    Là, j’avoue que j’étais perdue. Cette fille a le don de perdre les gens.

    - Viens, dit-elle.

    Elle s’est levée et s’est dirigée, d’un pas ferme, vers le fond de la classe. Elle est sortie dans le couloir et j’ai tout de suite su où elle voulait aller.

    - Tu viens ? a-t-elle insisté.

    - Heu… Quoi ? Maintenant ?

    Elle n’a pas répondu, mais elle s’est mise à courir. Profitant de la récréation qui commençait et de la cohue qui régnait dehors, on a sauté par-dessus la barrière du lycée. C’était la première fois que je séchais les cours, et j’éprouvais un fort sentiment de liberté qui me montait au cerveau.
    On a traversé le champ devant l’école, refaisant la route de la veille. Alias a discrètement glissé sa main dans la mienne.

    De surprise, j’ai retiré brusquement ma main. Je l’ai aussitôt regretté. Pendant de longues minutes, on a marché côte à côte sans rien dire, nos souffles calés sur le même rythme. On est entrées dans la forêt. Je ne savais pas vraiment si je me sentais bien ou mal, je flottais dans une sorte d’état second. Je voyais des fleurs pousser aux pieds d’Alias tout en me demandant où étaient passés ses pouvoirs. Peut-être les lui avait-on retirés, en même temps qu’on l’avait virée de son royaume féérique, lui laissant seulement sa jeunesse, sa beauté et ce regard bleu glacier qui donnait l’impression, quand elle vous fixait, qu’une tornade avait pénétré votre cerveau et fouillait les tréfonds de votre âme.

    Anastasia, ça ne lui correspondait pas.

    - Dis, je peux t’appeler Alias ?

    Elle a ri. Ça m’a fait plaisir de la voir rire, même si ce que j’avais dit n’avait rien de particulièrement drôle.

    - Bien sûr, a-t-elle dit. Si ça te chante.

    Elle a plongé son regard dans la cime des arbres.

    - Alias, a-t-elle répété. Ça me va.

    On a continué à marcher en silence, et plus on avançait, plus ma terreur grandissait à l’idée qu’elle me guidait vers sa cabane. Quoi ?! Moi, dans la cabane d’Alias Belchiore ?

    - C’est mon refuge, a-t-elle dit quand nous sommes entrées. Je sais que tu es venue, hier soir.

    Ça m’a à peine étonnée. Après tout, je n’avais pas d’immenses talents pour me montrer discrète et de toute manière les fées voyaient tout. Si elles n’avaient pas d’yeux derrière la tête, les animaux espionnaient pour elles.

    Tout était là : le lit, la corbeille de fruits, le miroir cassé, les CD et les livres de cours. Même les robes blanches, qui pendaient tristement à-côté de la fenêtre humide et poussiéreuse.

    Je n’en revenais pas.

    - Pourquoi… ? ais-je murmuré. Pourquoi moi ?

    On était si proches, maintenant. J’avais l’impression d’avoir pénétré un secret, quelque chose de très intime auquel je n’aurais pas dû toucher.

    - Tu vas comprendre, a répondu Alias, comme un serment.

    Lentement, elle m’a plaquée contre le mur, et je me suis laissée faire. Comme pour me prouver son honnêteté, elle a fermé les yeux, posé ses lèvres sur les miennes et –

    M’a embrassée.


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